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15 novembre 2022 2 15 /11 /novembre /2022 02:00

L

ors de l’excellente émission Ombres sur le Saint-Siège, diffusée sur France 5 le 24 septembre dernier, un prélat brésilien a accusé les religieuses états-uniennes, dans leur fronde contre le pouvoir papal, de manquer de « doctrine ».

 

En clair, il leur reprochait d’être simplement des féministes, voulant la parité avec les hommes, avec par exemple l’accès pour elles-mêmes à la prêtrise. De ce point de vue, ce prélat a oublié que Jésus lui-même n’a défendu jamais une doctrine quelconque. Celle-ci a été l’œuvre, au fil des siècles, des Institutions ecclésiastiques. Selon le mot de Loisy, qui l’a payé de son excommunication : « Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Église qui est venue. »

 

Tout le message du Maître reposait, pour chacun, sur l’écoute du fond de son cœur, sur l’authenticité du regard porté sur les êtres, des paroles qu’on leur adresse, qui peuvent tuer ou régénérer, selon leur nature : « Ce qui souille l’homme n’est pas ce qui entre en lui, mais ce qui sort de lui. » (Marc 7/15 et 20 ; Matthieu 15/11 et 18) Nulle « doctrine » par exemple, au sens d’un corpus de règles à observer, dans ce mot de saint Augustin à un disciple qui lui demandait ce qu’il devait faire : « Aime et fais ce que tu veux. » (Dilige et fac quod vis)

 

 

... Cependant, s’il faut évidemment comprendre les religieuses en question dans leurs revendications, je crois qu’un minimum de doctrine est empiriquement nécessaire pour prévenir les conduites de tous ceux qui s’autoproclament disciples du Maître en court-circuitant toute connaissance réfléchie et pondérée de questions théologiques depuis longtemps débattues.

 

Je veux parler des Évangéliques, dont l’émis­sion montrait bien qu’ils s’installent sans vergogne et sans doute aucun sur les décombres d’une Église traditionnelle agonisante. Ceux-là me semblent aussi dangereux dans leur fanatisme actuel et leur prosélytisme sommaire que celle-ci l’a été naguère dans ses certitudes assénées. [v. Dialogue]

 

 

Au fond, la doctrine est comme la langue d’Éso­pe : la pire et la meilleure des choses. La seule nécessité est, si on y a recours, de ne pas l’absolutiser en s’abritant par exemple, comme ont fait les Conciles, derrière les injonctions du Saint-Esprit. Doctrine, soit, mais aussi nécessité de son examen constant. C’est pourquoi, à mon avis, l’Église devrait être comme disent les Protestants, « toujours à réformer » (semper refor­manda).

 

 

Article paru dans Golias Hebdo, 3 octobre 2013

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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11 novembre 2022 5 11 /11 /novembre /2022 02:00

Il survient quand un peuple jusque là soudé par une croyance collective régresse à l’état de foule atomisée, confiant son destin à la force d’un seul chef, qui dispense les citoyens de toute réflexion posée. Les exemples en sont innombrables, à commencer par ce qui vient de se passer aux États-Unis, lors des élections du mi-mandat présidentiel. On a vu que si le parti démocrate défendait des valeurs (dont la démocratie) le parti républicain ne défendait que des intérêts. Il ne prenait en compte que l’inflation, le pouvoir d’achat, le prix de l’essence, etc. Et il était prêt à résigner sa liberté entre les mains d’un homme providentiel qui le déchargerait de ce fardeau. La démocratie lui importait peu, et le système qu’il appelait de ses vœux était de type féodal, ou clientéliste.

 

Tout cela a été modélisé dans une essentielle fable de La Fontaine, « Le Loup et le Chien » : le second ne demande qu’à être nourri, même s’il est esclave, tandis que le premier préfère risquer de mourir de faim, mais au moins en jouissant de sa liberté. Il refuse le bien-être au nom de valeurs qui le dépassent, le bonheur sans honneur. Bien sûr cette position est inconfortable, et on le voit bien avec l’actuel conflit ukrainien : la liberté a un prix, elle n’est pas gratuite, freedom is not free.

 

On peut rappeler aussi l’épisode évangélique de la Tentation de Jésus au désert. La liberté y apparaît essentielle, par rapport par exemple au désir d’être nourri : comme disait déjà le Lévitique, l’homme ne vit pas seulement de pain. Et par rapport aussi au désir d’être ébloui par des miracles, qui sont à l’époque l’équivalent de nos fake news aujourd’hui.

 

C’est sans doute en pensant à ce texte essentiel que Dostoïevski a écrit sa parabole du Grand Inquisiteur, dans Les Frères Karamazov : revenu sur terre, Jésus est à nouveau condamné à mort, car il a éveillé les gens à une liberté qu’ils ne peuvent pas assumer.

 

La bipolarisation de la vie politique qu’on voit aux États-Unis est extrêmement inquiétante. Elle fait s’affronter les citoyens sans aucun dialogue. Et chez nous aussi cette tendance existe. Le complotisme se répand, avec la diabolisation de l’adversaire. Si on n’y prend garde, le tribalisme n’est pas loin, et avec lui l’ochlocratie, ou gouvernement de la populace. L’anarchie qui survient alors fait toujours le lit, en réaction, de l’homme fort et des régimes autoritaires.

 

D.R.

 

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9 novembre 2022 3 09 /11 /novembre /2022 02:00

D

ans une publicité pour le lancement d’un magazine évangélique (sera-t-il concurrent de Golias Hebdo ?) je lis cet extrait du programme : 1/ « Affirmer la centralité de la croix et la nécessité de la conversion », et 2 / « Rechercher le dialogue avec les croyants des autres religions et les non-croyants ».

 

Il est surprenant qu’on veuille d’une part convertir les gens, et de l’autre dialoguer avec eux. À moins qu’on se fasse une idée bien particulière de ce que doit être un dialogue…

 

On y sous-entend évidemment que l’autre est à annexer dans son propre camp. Lui prêtera-t-on vraiment l’oreille ? J’en doute. On sait mieux que lui ce qui lui convient, de toute façon.

 

À quoi veut-on l’amener ? À la fameuse « centralité de la croix ». Or cette idée, qui renvoie au sacrifice expiatoire du Messie, est paulinienne d’origine. Et ce n’est pas parce qu’elle est devenue majoritaire que d’autres christianismes ne sont pas possibles. Ils l’ont été autrefois, avec les versions purement sapientielles du message christique, dont l’Évangile selon Thomas nous donne un exemple.

 

Plus récemment, Faust Socin, ainsi que ses disciples les Sociniens, ont voulu un christianisme sans sacrifice. D’autres aujourd’hui pourraient reprendre ce flambeau. Dialoguer vraiment avec eux serait fructueux, mais pas en posant d’emblée la crucifixion comme postulat fondateur. Sinon, en fait de dialogue, on fait une croix dessus. [v.  Crucifix]

 

Il faudrait donc retrouver la polyphonie initiale du message évangélique, avant que ce dernier ait été verrouillé par l’institution ecclésiale afin d’encadrer les fidèles et éviter les autres choix ou hérésies (c’est le même mot), qui ne sont pas des dissidences postérieures à cette mise en ordre, mais qui étaient bien présents à l’origine dans l’effer­vescence des esprits, et dont certains gagneraient beaucoup à être réhabilités aujourd’hui.

 

Les voilà bien, les conditions d’un vrai dialogue : non pas répéter le catéchisme qui s’est imposé, mais se mettre à l’écoute d’autres voix, qui font souvent écho à celles qu’autrefois on a voulu faire taire. Sinon c’est hypocritement qu’on en affirme la nécessité.

 

En fait, on ne sort pas d’une vision statique et totalitaire de la vérité. S’il y a « beaucoup de demeures dans la maison du Père » (Jean 14/2), faisons qu’il n’y ait pas beaucoup de demeurés !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 30 juillet 2009

 

D.R.

 

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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