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22 octobre 2022 6 22 /10 /octobre /2022 01:00

On ne voit pas où elle peut s’arrêter aujourd’hui. Je pense au tweet du patron de Total, qui s’est dit « fatigué » de l’accusation qu’on lui a faite de s’être augmenté cette année de 52%. Il a donc communiqué son salaire annuel, pour les 5 dernières années : il est de 5,5 millions d’euros. Mais il a ajouté que c’est 40% de moins que la moyenne des patrons du CAC 40 en 2021. Autrement dit, il n’est pas un privilégié. Ses employés apprécieront.

 

Le plus préoccupant, en dehors de ces chiffres bruts, est l’évolution qu’ils traduisent dans la durée. Le salaire actuel de M. Pouyanné est de 340 fois le SMIC, tandis que le ratio grand patron/salarié le plus modeste était en France de 1 à 25 dans les années 1980. Et dans le monde la rémunération réelle des PDG a augmenté de 1460% depuis 1978. (Source : Huffintongpost, 18/10/2022)

 

Ces chiffres stratosphériques donnent le vertige, et ne peuvent que susciter évidemment en chacun soit la colère, soit le dégoût, ou bien les deux à la fois. Voilà un personnage qui vit totalement hors sol, ainsi que ses homologues : que ne redescendent-ils sur terre, pour voir comment vivent réellement certains de leurs frères humains !

 

C’est Georges Orwell qui a parlé d’une common decency, une décence ordinaire, un sens inné de l’entraide et de la morale propre aux classes populaires. C’est un fait que, par exemple, les pauvres donnent plus que les riches, les premiers manifestant spontanément leur empathie à ceux qui sont dans le besoin, et les seconds s’occupant surtout de faire fructifier leur richesse, que les dons pourraient écorner. Mais enfin l’argent ne se mange pas : Midas en a fait l’amère expérience, qui obtint de pouvoir changer tout ce qu’il touchait en or, et qui ne put dès lors ni manger ni boire. Je pense aussi à la perplexité de Fernandel dans le film Crésus de Jean Giono : le trésor qu’il avait trouvé lui permettait de s’acheter une bicyclette chaque jour. Mais à quoi bon avoir tant de bicyclettes, si ce n’est pas pour s’en servir ?

 

Auri sacra fames : la détestable soif de l’or. Elle a bien sûr toujours existé. Mais il me semble que notre époque la pousse à un point extrême. Et c’est au mépris de la plus élémentaire réflexion : il ne sert à rien d’être le plus riche du cimetière. Voyez la parole de Dieu au thésauriseur : « Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l’aura ? » (Luc 12/20)

D.R.

 

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16 octobre 2022 7 16 /10 /octobre /2022 01:00

Il y a une trentaine d’années on a annoncé la « Fin de l’Histoire », qui était aussi la « Fin des Idéologies ». Par là on visait l’idéologie communiste, qui effectivement faisait faillite, avec l’écroulement de l’URSS au début des années 1990. Mais la nature a horreur du vide, et à une idéologie a succédé une autre, celle du néolibéralisme et du marché mondialisé.

 

Et à son tour ce modèle est en train d’être battu en brèche, particulièrement depuis le conflit russo-ukrainien. Ce dernier marque évidemment la fin de la mondialisation, chaque pays devant désormais se préoccuper de sa propre défense et de son indépendance, car la menace de la guerre peut le frapper à n’importe quel moment.

 

Cette rupture a été le fait de Vladimir Poutine, et de sa nouvelle construction idéologique. Nostalgique de la défunte URSS, et par-delà de l’Empire tsariste et de la Grande Russie éternelle, il se pose en adversaire impérialiste de l’Occident, il ne manque pas une occasion de pousser ses pions où il le peut, notamment en Afrique. Et personne dans son entourage ne peut démentir son récit mythique, lui montrer par exemple que si l’Occident est aussi corrompu et décadent qu’il le dit, il est difficile de comprendre pourquoi beaucoup de pays voisins du sien veulent adhérer à son modèle. Il y a pourtant là de quoi réfléchir. Mais la psychorigidité et la paranoïa du président russe ne le disposent pas à entendre quoi que ce soit.

 

On peut en dire autant du président chinois. Sous des dehors différents, sous une apparence affable et bonhomme, il est aussi inflexible dans son idéologie. Ses citoyens peuvent bien s’enrichir en privé comme ils le veulent, mais ils doivent jusque dans leur être intime faire corps avec le modèle de pensée et de comportement qu’il a déterminé pour eux, au point qu’il les surveille constamment au moyen de caméras, et leur donne comme à des enfants des bons et mauvais points, qu’ils peuvent gagner ou perdre dans un système de « crédit social ». C’est Big Brother réalisé.

 

D’où vient le fait de se camper sur des certitudes et ne pas vouloir en démordre ? Peut-être d’une peur de ceux qui ne sont pas du même avis, et par lesquels on redoute d’être supplanté ? On sait assez que qui a peur, fait peur à son tour : comme le plus petit des chiens, donc celui qui se sent le plus démuni, est celui qui aboie le plus fort. Autrement je ne vois pas sur quoi, hors le fait qu’on y trouve un refuge, repose toute idéologie. Car un minimum de réflexion montre que toute réalité n’est pas réductible à un seul cadre explicatif qui l’épuiserait. Il suffit d’un peu de métacognition, c’est-à-dire de recul qu’on prend face à ce qu’on pense, pour s’en persuader. Appelons de nos vœux, contre les idéologues de quelque bord qu’ils soient, les sceptiques. Montaigne avait raison, quand il disait : « Il n’y a que les fols certains et résolus. »

 

Le sceptique et l'idéologue - D.R.

 

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10 octobre 2022 1 10 /10 /octobre /2022 01:00

Voici encore un article paru dans Golias Hebdo il y a 8 ans, et qui montre que sur ce problème on n'a pas encore progressé d'un pas (voir les canicules et les incendies de l'été qui vient de s'achever) :

 

 

T

ous nos politiques en espèrent ardemment le retour, pour qu’elle permette une diminution du chômage.

 

C’est un fait que si l’activité de production redémarre, elle occupera ses agents et elle leur permettra de consommer, et ainsi à nouveau tournera la « machine économique ». Le raisonnement semble imparable.

 

Mais on se demande rarement à quel prix tout cela se fait. La production et l’acquisition effrénées de biens matériels se paie très cher : le pillage des ressources non renouvelables de la planète et la pollution envahissante.

 

Par exemple il existe maintenant un « septième continent » dans le nord-est du Pacifique, où une « soupe de plastique » constituée de déchets s’étend sur une surface d’environ 3,5 millions de kilomètres carrés – près de six fois la superficie de la France : la photo en est très impressionnante (Télérama, 21/05/2014, p.11).

 

Je pense au film prémonitoire de Bresson, Le Diable probablement (1977), qui montre l’accu­mu­lation de ces gaspillages planétaires et son effet catastrophique dans l’âme du jeune héros du film, poussé ainsi à se suicider. On entend dans le film ce dialogue : « Qui donc nous manœuvre en douce ? – Le Diable probablement. »

 

Mais à l’origine peut-être de cet acharnement de l’homme à tout exploiter sans frein y a-t-il eu, non pas le Diable, mais ce Dieu même qui intime aux hommes l’ordre de « dominer » la terre et de la « soumettre » (Genèse, 1/28). Ensuite évidemment est venu Descartes, selon lequel nous devons nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Ces deux pôles fondateurs, qui tournent le dos à l’éloge évangélique de la pauvreté et de l’insouciance exprimé dans les paraboles connues des oiseaux du ciel et des lys des champs, forment l’âme de l’Occident, et son Hybris, que viendra nécessairement châtier la Némésis d’une apocalypse écologique.

 

Le problème est évidemment que les autres pays du monde veulent goûter à ce modèle, et goûter à cette croissance si mortifère, que ne peut permettre un monde fini dans ses ressources, comme déjà l’avait vu Malthus. Bien sûr il faudrait que tout cela s’arrête dès maintenant, et que s’opère entre pays riches et pays pauvres un partage équitable, « évangélique », des richesses. Là serait la sagesse, dans un abandon de notre modèle. Mais qui dira aujourd’hui à nos dirigeants que la croissance n’est pas la solution, mais le problème ?

 

Ou bien qu’ils relisent la fin du poème de Leconte de Lisle « Aux Modernes » :

 

Hommes, tueurs de Dieux, les temps ne sont pas loin
Où, sur un grand tas d’or vautrés dans quelque coin,
Ayant rongé le sol nourricier jusqu’aux roches,   

Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits,      
Noyés dans le néant des suprêmes ennuis,            
Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches.

 

[v. Biodiversité, Environnement]

Article paru dans Golias Hebdo, 12 juin 2014

 

D.R.

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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