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18 septembre 2026 5 18 /09 /septembre /2026 01:01

Un ancien article (29 avril 2021)

 

J’ai regardé avec beaucoup d’intérêt l’excellente émission Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci, passée sur France 5 le 13 avril dernier.

 

On y apprend qu’un tableau dont on ne sait encore s’il est vraiment de Vinci a été acheté 1000 dollars, et après des passages rocambolesques de main en main ainsi que des spéculations de tous ordres racheté finalement par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane 450 millions de dollars, ce qui en fait le tableau le plus cher du monde.

 

Ce qui m’a frappé est que jamais on n’a parlé dans l’émission du sujet du tableau. On s’est contenté de discuter de son authenticité (est-il de Vinci ou non ?), et des montages financiers dénués de scrupules qui ont permis l’envolée faramineuse de son prix. Personne par exemple n’a remarqué qu’il est étrange qu’il ait pu être acheté par un prince arabe, appelé à régner sur un pays détenteur des lieux saints de l’Islam, alors qu’il représente un motif religieux chrétien. Normalement la tradition iconoclaste musulmane aurait dû l’en détourner, et susciter de sa part l’indifférence, si ce n’est l’hostilité.

 

En vérité, mû par des raisons géopolitiques, il a voulu assurer son pouvoir : après avoir régné par le pétrole, qui n’est pas inépuisable, il s’agit maintenant de régner par un soft power : le tableau trônera dans un des nombreux musées qu’il projette dorénavant d’installer dans son pays, et cela y favorisera le développement du tourisme.

 

La leçon de tout cela est simple : Dieu disparaît de l’horizon des hommes, et le remplacent l’argent et le pouvoir, les deux étant indissolublement liés. On spécule non pas sur un tableau et son sujet, sa signification, mais sur un simple nom postulé (celui de Vinci). C’est une bulle tout à fait creuse, comme toutes les bulles financières : abstraction pure, où le formel l’emporte sur le significatif.

 

L’art traditionnellement figurait les dieux, incarnait d’abord des croyances, puis des rêves, collectifs et individuels. Aujourd’hui il s’en est émancipé, vidé de son contenu. Autrefois sacré ou religieux, habité en tout cas, maintenant il est devenu autonome, et à la fin il en reste une forme évanescente et creuse, le simple nom de l’artiste supposé comme prétexte à jongleries financières.

 

Déplore-t-on cette fin ? En regard, voyez les icônes, bien habitées quant à elles par une Transcendance : subordonnées à plus grand qu’elles, elles ne sont pas signées.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 29 avril 2021

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est à paraître dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
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16 septembre 2026 3 16 /09 /septembre /2026 01:01

Un ancien article (3 février 2022)

 

Un chirurgien orthopédiste de l’Association publique des Hôpitaux de Paris a mis en vente, sur un site d’enchères, la radio d’une survivante des attentats du Bataclan. Sur la photo de l’objet, publiée sur le site, on peut voir une balle de kalachnikov ayant transpercé l’avant-bras et toujours présente dans le membre. Prix de départ du produit : 2776,70 dollars. Ce professionnel n’a demandé aucune autorisation pour publier cette radio, ni auprès de l’AP-HP ni auprès de la patiente sur laquelle celle-ci a été pratiquée. L’administration de l’AP-HP va, sans délai, saisir l’ordre des médecins (Source : TF1info.fr, 23/01/2022)

 

On fait donc argent de tout, et on ne s’occupe pas de scrupules moraux. On n’hésite pas à montrer un membre martyrisé, à l’insu de son propriétaire, et au mépris du respect élémentaire dû aux victimes : à faire tout cela on ne voit pas d’abjection.

 

Je sais bien que cette détestable soif de l’or (auri sacra fames) a toujours existé. Je pense à la réponse que l’empereur Vespasien, créateur des latrines qui portent son nom, fit à son fils Titus qui lui reprochait d’avoir instauré un impôt sur l’urine : « L’argent n’a pas d’odeur » (pecunia non olet). Mais enfin dans le cas présent il s’agit d’un médecin qui a priori n’a pas, comme d’autres, besoin d’argent. En outre il a ruiné la confiance dont il doit bénéficier naturellement du fait de sa fonction. Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, a bien souligné : « Cet acte est contraire à la déontologie, met en cause le secret médical, va à l’encontre des valeurs de l’AP-HP et du service public. »

 

Manquant à son devoir d’exemplarité, ce professionnel a fragilisé la foi qu’on doit accorder à la fois à un médecin et à l’Institution qu’il représente. Dans nos vies en effet et dans toute société on ne vit qu’à crédit : en faisant confiance. Si cette dernière vient à s’effondrer, tout l’édifice risque de faire de même. C’est donc me semble-t-il à une grande crise sociale que nous assistons. Les valeurs les plus naturelles sont oubliées ou piétinées. Quelle image de l’homme se fait-on aujourd’hui ? Jusqu’où ne descendrai-je pas ?

 

A-t-il oublié le serment d’Hippocrate, ce médecin avide d’argent ? Peut-il vraiment se regarder dans une glace ? Se demander ce qu’il est devenu ? Il pourrait méditer la belle phrase évangélique : « Et quel avantage l’homme a-t-il à gagner le monde entier, s’il se perd ou se ruine lui-même ? » (Luc 9/25)

 

Article paru dans Golias Hebdo, 3 février 2022

 

D.R.

***

 

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14 septembre 2026 1 14 /09 /septembre /2026 01:00

C’est le propre me semble-t-il de l’art totalement abstrait, comme celui de Pierre Soulages à qui on a consacré un éloge national à l’occasion de sa mort. Il a totalement récusé dans son œuvre toute idée de représentation, de rappel quelconque du monde visible, pour ne se consacrer qu’à l’exploration du seul matériau pictural mis à sa disposition, en l’occurrence la couleur noire. Il a multiplié quasiment à l’infini les différentes façons de la voir, les jeux toujours changeants qu’elle présente avec la lumière, suivant la mise en œuvre qu’elle subit sur le support. De là est venue l’idée d’outre-noir, qui à force d’être répétée a pris valeur de slogan et de marque de fabrique.

 

Cette démarche à mon avis relève de l’expérience scientifique plus que de la peinture elle-même. Il ne faut pas oublier le mot de Vinci, selon lequel la peinture est une cosa mentale, une chose mentale. Elle doit dépasser le simple plaisir rétinien, pour faire réfléchir à quelque chose d’autre qu’elle-même. Sinon il n’y a qu’émotion indicible, ou décoration. Toute communication, tout partage verbalisable, qui implique la reconnaissance minimale d’un objet du monde, sont coupés.

 

En fait l’esprit recherche toujours et finit par voir des formes reconnaissables dans l’informe même : c’est le phénomène de paréidolie. Comment peut-on avoir alors la prétention de se passer totalement de la représentation, ou de l’image au sens étymologique d’imitation des choses (mimésis) ?

 

Le président Macron, dans son hommage au peintre, a évoqué le vert Véronèse, le brun Van Dyck, le bleu Nattier, pour finir par le bleu Klein et le noir Soulages. Mais c’est oublier que pour les trois premiers vert, brun, bleu ne sont pas le tout de leurs tableaux, et loin de là. Ils sont subordonnés à la représentation. Tandis que l’émancipation et l’autonomie de la couleur chez les deux derniers, séparée de sa fonction première qui est de servir un contenu partageable entre êtres humains, est un singulier appauvrissement. On n’a plus que matériaux de construction, sans construction.

 

Dans cet abandon, je vois un antihumanisme foncier. Chacun, aussi bien le peintre que le spectateur, est réduit à un solipsisme. Le tableau ne s’adresse pas à l’esprit, à sa soif par exemple de mythes et de fictions, mais aux sens seuls. La forme l’emporte sur la signification. Or l’art est toujours une relation entre un formel et un significatif. On peut certes préférer le premier, mais il ne faut pas oublier le second.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 17 novembre 2022

Antihumanisme
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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