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28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 02:00

Un ancien article (2 mars 2023)

 

Le langage d’un homme en dit beaucoup, à la fois sur lui-même et sur la culture à laquelle il appartient. Voici par exemple ce que vient de dire le patron de l’organisation paramilitaire Wagner Evguéni Prigojine, déplorant la résistance ukrainienne à Bakhmout : « On ne fera pas la fête de sitôt. Bakhmout ne sera pas prise demain, parce qu’il y a une forte résistance, un pilonnage, le hachoir à viande est en action. » (Source : lefigaro.fr, 14/02/2023)

 

Déjà Voltaire, dans Candide, avait qualifié la guerre de « boucherie ». Mais ici cela va encore plus loin, avec l’expression « le hachoir à viande », voisinant avec « faire la fête ». Quelle image de l’être humain se fait donc ce personnage, que penser d’une certaine façon générale de voir qu’il incarne ? Dans le cas de la guerre, celle d’une parfaite chair à canon, comme l’on dit aussi parfois. Mais au-delà même du contexte guerrier ?

 

Quand les êtres humains en arrivent à se considérer comme des « tas de viande », disparaît en eux toute aspiration vers autre chose que ce à quoi cette condition animalisée les condamne – qu’on l’appelle âme, ou sentiment de transcendance, comme on veut. C’est ce qu’a dénoncé Huxley dans son roman dystopique Le Meilleur des mondes, et aussi Marcuse, dans son essai L’homme unidimensionnel. C’est donc bien cette unidimensionnalité bestiale qui pourrait être incarnée par Prigogine et son langage pour le coup entièrement « désublimé », pour reprendre un mot de Marcuse.

 

Ceux qui connaissent la Russie reprochent aux Occidentaux de ne pas savoir que le peuple russe peut supporter énormément de souffrances, comme s'il s’était habitué depuis toujours aux plus mauvais traitements. Comment s’étonner alors que ceux qui les lui ont infligés au fil des siècles sans rencontrer d’opposition puissent manquer à ce point d’empathie envers l’humain ? « Il faut écorcher un Moscovite, disait Montesquieu, pour lui donner du sentiment. »

 

Assurément la vie n’un homme ne pèse pas autant en Russie que chez nous. Là elle n’est qu’une vague dans l’océan, et ici la fin du monde. Les Ukrainiens qui voient déferler sur eux les vagues de soldats russes les comparent à des fourmis, dont le nombre ne diminue jamais. Plaignons cependant ces derniers, car ce bétail est sous la menace d’être mis à mort, et dans la plus barbare des conditions (à coup de masse chez Wagner), s’il lui prend l’envie de déserter.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 2 mars 2023

 

Des militaires ukrainiens assis sur un combat d'infanterie BMP-2 près de Bakhmout, dans le Donetsk, en Ukraine, le 11 février 2023. - D.R.

 

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26 décembre 2025 5 26 /12 /décembre /2025 02:00

Celui dont jouissent certains dirigeants de par le monde semble sans limite. Ainsi l’actuel président états-unien a-t-il déclaré lors de sa campagne de 2016, dans une phrase approuvée ensuite par un de ses avocats : « Je pourrais être au milieu de la 5e Avenue de Manhattan et tirer sur quelqu’un, je ne perdrais pas d’électeur. » (Source : huffingtonpost.fr, 25/10/2019)

 

Cette phrase dépasse de beaucoup le contexte particulier dans lequel elle est apparue : le fait de savoir si la protection pénale du président lui garantit l’impunité juridique pendant son mandat. Ce qui pose problème est le fait même qu’elle ait pu être prononcée. Il faut en effet la prendre très au sérieux. On y voit l’orgueil démesuré d’un homme qui pense sincèrement que tout lui est permis, y compris les pires crimes, et qui pense que pour ce faire l’élection populaire suffit à lui en garantir la possibilité.

 

Même on peut dire qu’elle est frappée de folie, mais d’une folie paradoxalement hyper-lucide, qui tente par la seule provocation d’explorer jusqu’où on peut aller dans l’inavouable : elle teste en fait les ressors secrets de l’obéissance humaine.

 

Cette dernière est basée sur le crédit ou la confiance que l’on fait à quelqu’un que l’on admire ou que l’on craint, et qui en bénéficie du seul fait de la projection qu’on fait sur lui. Et cette fiducia peut être sans borne. Camus l’a mise en scène dans Caligula, où le comportement fou de l’empereur romain n’a d’autre raison que celle d’arracher les masques et de dévoiler sur quelles démissions repose la subordination. Et il l’a évoquée dans L’Homme révolté : « Obéissez », disait Frédéric le Grand à ses sujets. Mais, en mourant : « Je suis las de régner sur des esclaves. »

 

Cette question est capitale. Le sous-bassement de toute société organisée réside dans le virement de crédit que l’on fait aux institutions que la constituent, à ceux qui les représentent et aux récits qui justifient l’ensemble. Sous peine d’anarchie, on ne peut en général s’en passer. Mais certains captent cette obéissance, ainsi que cette mythique nécessaire, à leur seul profit. Il importe donc de savoir, en toute circonstance, si nos adhésions sont encore justifiées. Sinon, la porte est ouverte à la soumission aveugle et à l’esclavage. Comme dit La Boétie des tyrans : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »

 

D.R.

 

 

 

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24 décembre 2025 3 24 /12 /décembre /2025 02:00

À l’occasion du débat parlementaire sur la réforme des retraites et des manifestations à ce propos, on voit bien que le travail est pour beaucoup maintenant une obligation dont il faut se libérer au plus vite, de façon à, comme il est dit souvent, « profiter enfin de la vie ».

 

Cette façon de voir le travail est tout à fait conforme à la façon dont on l’a considéré d’abord. Étymologiquement le mot renvoie au latin tripalium, qui désigne un instrument de torture. Les Romains même vantaient l’otium, le loisir, seul digne des citoyens libres, le travail étant fait par les esclaves. Dans le monde biblique aussi le travail est, dès le début de la Genèse, une malédiction que Dieu adresse à Adam pour le punir de sa désobéissance. Il doit gagner son pain à la sueur de son front. Quant à Ève, elle doit accoucher dans la douleur, ce qui est aussi un sens du mot « travail ».

 

En somme, on devrait s’accorder sur le fait que le travail est au mieux un pis-aller, au pire une aliénation, et que rien de bon ne s’en peut retirer. Lafargue, gendre de Marx, a bien écrit un Droit à la paresse. Devons-nous alors nous conformer au film Alexandre le bienheureux ?

 

Je ne suis pas totalement d’accord avec cette vision. Au Moyen-âge en effet on a renversé la perspective, en faisant l’éloge du travail comme épanouissant, et en faisant de la paresse un péché capital. Et ce point de vue n’est pas sans substance. Combien de fois un artisan par exemple a pu considérer avec fierté l’ouvrage sorti de ses mains, et se dire : « C’est de la belle ouvrage ! »

 

Donc il me semble qu’il conviendrait, autant que de prévoir un départ convenable à la retraite, et comme l’a dit le secrétaire général de la CFDT, d’améliorer les conditions du travail lui-même, et d’ainsi le revaloriser. La tâche est certes immense, mais vaut d’être initiée. On éviterait la Grande Démission, qui pousse les jeunes depuis le COVID à ne plus vouloir travailler à n’importe quel prix.

 

Je ne pense pas que ne rien faire soit le but à rechercher dans la vie. La créativité me semble au contraire en être l’essentiel, comme il se voit dans la parabole évangélique des talents, si riche d’un point de vue anthropologique. Et aussi le sentiment d'être utile. On me dira qu’on peut être créatif et utile enfin à la retraite, bien que beaucoup espèrent n’y rien faire ou s’y divertir. Mais ne pourrait-on déjà essayer de rendre moins aliénant le travail lui-même ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 23 février 2023

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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