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5 décembre 2023 2 05 /12 /décembre /2023 02:00

S

es nécessités passent souvent avant la réflexion et l’examen personnels. C’est sans doute dommage, mais cela est.

 

C’est ce que je me suis dit après une discussion avec un prêtre de mes amis. Il a convenu bien volontiers avec moi que beaucoup de dogmes et enseignements de l’Église étaient caducs, mais il a ajouté qu’il était nécessaire de continuer à les défendre publiquement, pour des raisons précisément de pastorale, c’est-à-dire, en clair, pour ne pas choquer les fidèles en les déstabilisant par la remise en question de tout ce qui leur a été inculqué depuis leur enfance. [v. Con­seil]

 

Cette opposition entre pastorale et recherche est classique. Ainsi il y a eu des papes pasteurs, comme Jean-Paul II, et des papes théologiens, hommes de cabinet ou de réflexion solitaire, comme Benoît XVI. Les seconds ont moins d’aura, de charisme, que les premiers. Comme si la foule préférait toujours suivre par empathie celui qui les guide, que réfléchir sur la réelle pertinence de ce qu’on lui dit de croire. Apparemment c’est la règle...

 

La conversation avec mon ami m’a amené à deux conclusions. D’abord qu’il y a souvent un fossé énorme entre ce qui s’échange librement en privé, et ce qui se dit en public. Tel esprit est ouvert et se confie en toute liberté à ses amis, qui au contraire coram populo endossera un rôle et répètera un catéchisme.

 

Ce n’est pas propre en monde chrétien au monde catholique : c’est vrai de toutes les confessions. C’est pourquoi j’ai pu parler à ce propos, y incluant les pasteurs protestants, de Schizophrénies religieuses (Golias Magazine, n°115).[1]

 

En second lieu, je trouve bien dommage de continuer à admettre ce double langage. J’ai pensé à ce que dit le prêtre à K. à la fin du Procès de Kafka, à propos de la parabole de La Porte : « On n’est pas obligé de croire vrai tout ce qui est dit, il suffit qu’on le tienne pour nécessaire. » À quoi K. répond, de façon à mon avis fort pertinente : « Triste opinion… elle élèverait le mensonge à la hauteur d’une règle du monde. »

 

Faut-il, pour garantir la pérennité d’une Institution, maintenir les ouailles, les petites brebis, dans l’aveuglement ? Je ne le pense pas.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 6 octobre 2016

 

[1] Cet article « Schizophrénies religieuses » peut être rapproché de mon article « Peur de son ombre ».

 

#Religion. #Pastorale. #Théologie.
D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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1 décembre 2023 5 01 /12 /décembre /2023 02:00

Q

uoi de plus beau que ce mot ? Il panse les blessures, apaise les animosités, insuffle dans les âmes un salutaire élan vers l’avenir.

 

Et pourtant les modalités n’en sont pas simples. Ainsi le Synode de l’Église évangélique vaudoise, à qui le pape François avait demandé pardon en juin de l’année dernière pour les persécutions subies par les Vaudois de la part de l’Église catholique, lui a répondu dans une lettre ne pas pouvoir se « substituer à ceux qui ont payé de leur sang et avec d’autres souffrances leur témoignage à la foi évangélique » et « ne pouvoir pardonner à leur place » (Source : La-Croix.com, 25/08/2015)

 

Il me semble bien en effet qu’en toute logique le pardon doit être donné par la victime elle-même, et non par ses descendants. La demande de pardon rétrospectif de la part des successeurs ou « ayants-droit » du criminel est par bien des côtés une solution de facilité, et peut faire oublier l’horreur du crime lui-même.

 

Cela me fait penser, dans un ordre d’idées comparable, à ces « lois rétroactives », que notre droit récuse, en vertu de l’article 8 de la Décla­ration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « Nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée ». Le gouvernement de Vichy en a fait un usage barbare à l’encontre de résistants français, comme il se voit dans le film de Costa-Gavras, Section spéciale (1975).

 

Bref, pour que le pardon ait un sens, il faut que les victimes soient encore présentes pour l’accor­der. Sinon, c’est une trahison à leur égard.

 

Par exemple, les protestants d’aujourd’hui pourraient-ils pardonner à l’Église catholique, à supposer qu’elle le leur demande, le massacre de la Saint-Barthélemy ? Je ne le pense pas.

 

Ou encore, les descendants des victimes de la Shoah peuvent-ils pardonner aux bourreaux de celles-ci ? Ce serait se substituer indûment à elles, oublier le tragique gaspillage que fut leur mort, et pourquoi pas y voir une quelconque utilité, comme il se voit chez nous dans le dogme à mon avis barbare de la Réversibilité, selon lequel les mérites du martyr sacrifié profitent à l’ensemble de la communauté, en se reportant sur elle.

 

Dérivée du dogme de la Communion des Saints, cette croyance absolutoire du mal a été théorisée par Joseph de Maistre. Elle a été ainsi formulée : « L’innocent en souffrant ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable, par voie de réversibilité ». Elle a influencé beaucoup d’esprits, dont celui de Baudelaire, dans le poème des Fleurs du Mal qui porte ce titre. Mais la beauté réelle du poème n’excuse pas la barbarie du thème qui l’a inspiré. Et dans cette très paradoxale vision le pardon n’est plus nécessaire, puisque le mal a une utilité, en bénéficiant à celui qui le commet.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 28 avril 2016

 

#Religion. #Pardon. #Théologie. #Réversibilité.
D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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29 novembre 2023 3 29 /11 /novembre /2023 02:00

C’

est simplement le fait d’agir comme on doit agir. C’est la caractéristique essentielle du judaïsme, où les fidèles ne sont pas appelés comme chez nous « croyants », mais simplement « observants » (c’est-à-dire mettant en pratique les commandements de la Tora).

 

J’ai pensé à cela en apprenant qu’une pasteure de l’Église unie du Canada, Gretta Vosper, âgée de 57 ans, ordonnée en 1993, se bat pour rester à son poste, « tout en ne croyant ni en Dieu ni dans la Bible ».

 

Elle affirme simplement que la seule chose qui importe est de bien se comporter avec soi et avec les autres. Pour elle, « la manière de vivre est plus importante que les croyances. » Une procédure d’exclusion de son ministère a été lancée contre elle, mais elle espère échapper à la révocation (Source : La-Presse.ca, 5 août 2015).

 

Ainsi tous les dogmes établis à propos d’un Dieu tout-puissant, rémunérateur et vengeur, et de son Fils qui en a pris le relais en christianisme à partir du concile de Nicée, de même que tous les textes bibliques dont on s’autorise pour diriger les âmes, sont pour elle des fictions – très souvent dangereuses. Elle prône le retour aux premiers temps du christianisme, où l’on s’occupait seulement de mettre ses pas dans ceux de Jésus, et d’imiter son attitude. Et il est bien vrai qu’on ne trouvera dans la bouche de ce dernier aucune des constructions dogmatiques qu’on a élaborées bien plus tard.

 

Je suis tout à fait de l’avis de cette pasteure, et je la regarde (de loin !) avec beaucoup de sympathie défendre sa position. Quel besoin a-t-on de se raccrocher à des articles de foi, constructions tout à fait humaines, qui n’en imposent que par leurs grands mots, et ne tirent leur crédit que du dressage éducatif que nous avons subi ?

 

Au fond, je ne suis pas loin de partager l’opinion de J-L. Borges, qui voyait dans la théologie (comme dans la psychanalyse !) « une branche de la littérature fantastique ».

 

À quoi nous sert de réciter le Credo, ou même le Notre Père (que la pasteure a décidé de supprimer en 2008) ? De Dieu (s’il existe !), nous ne savons rien. Mais les règles de notre équilibre intérieur, et les relations avec notre prochain, voilà ce qui importe. Il nous suffit dans la vie de savoir ce nous devons faire.

 

Il semble que Jésus nous ait précédés dans cette voie. Ou au moins sa voix. Écoutons-le défendant (en bon juif) la seule orthopraxie, et refusant toute adoration aliénante, semblant condamner à l’avance toutes les constructions idolâtres de ceux qui ensuite se sont réclamés de lui : « Pourquoi m’appelez-vous ‘Seigneur, Seigneur!’ et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Luc 6/46)

 

Article paru dans Golias Hebdo, 27 août 2015

 

#Religion. #Mythe. #Action (Praxis).

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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