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10 février 2023 5 10 /02 /février /2023 02:01

Normalement, par sa grande ductilité, la clarté et la précision de ses termes, il éclaire la complexité des situations qui se présentent dans la vie. Mais encore faut-il y avoir recours, et faire l’effort nécessaire pour bien les explorer et les différencier. Ce n’est malheureusement pas le cas avec les émoticônes, qui se répandent de plus en plus à partir d’Internet. Par souci de rapidité et surtout par paresse, elles remplacent en le simplifiant tout ce que le langage lui-même pourrait caractériser en le spécifiant.

 

Aime-t-on quelque chose ? On le dit au moyen d’un pouce levé. On ne dira pas bien sûr pourquoi on aime, et de quelle façon particulière : elles sont en effet très nombreuses, et bien différentes. Mais on passe outre cette complexité, et à force de le faire on finit par ne plus la voir ou la soupçonner. Reste une bouillie approximative, qui même finit par ne plus rien signifier du tout. Que veut dire par exemple le smiley Wouah !, disponible sur Facebook ? L’étonnement, peut-être. Mais de quelle nature précisément ? On ne le sait pas. On est proche du simple aboiement, à quoi est réduit l’internaute qui l’emploie : libre à lui alors de vouloir régresser à l’animalité...

 

Prenons garde en outre que les signes et simples langages du corps ne sont pas universels. Le pouce levé est chez nous signe d’approbation, mais c’est la plus vulgaire des insultes gestuelles dans certains pays du Moyen-Orient, comme l’Iran et l’Irak, analogue au doigt d’honneur dans beaucoup d’autres parties du monde. Il peut alors y avoir des contresens tragiques.

 

En vérité, ce pouce levé, comme les autres émoticônes, ne renvoient pas à une quelconque réflexion préalablement approfondie, mais sont là simplement pour alimenter un contact. Leur fonction est analogue à ce qu’on appelle la fonction phatique du langage. Ainsi quand on rencontre quelqu’un on peut parler du temps qu’il fait, mais ce n’est pas le temps qui est en question : on veut simplement de la chaleur humaine.

 

Le message est le médium lui-même, disait Mac Luhan pour caractériser notre civilisation de médias. Le contenu s’y réduit au contenant. Pareillement la signification ici est purement formelle, un peu comme pour ces mèmes répandus sur le Net de façon virale et alimentant le buzz. Ce qui compte n’est pas ce qui est dit et repris à qui mieux mieux, mais sa capacité à se répandre rapidement pour créer une impression de connivence générale, mais qui reste très superficielle. Le comportement d’ensemble est totalement grégaire, à l’image de ce mouton qui est, selon Rabelais, le plus inepte animal du monde.

 

D.R.

 

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8 février 2023 3 08 /02 /février /2023 02:00

C

omme j’accorde en toute chose une importance maximale au langage, je viens de relire dans mon vieux missel la formule liturgique prononcée par le prêtre lors de la célébration du mariage, après recueil de l’acquies­cement réciproque des futurs époux : « Je vous déclare unis en mariage. »

 

Cette formule ne me semble pas très claire. Heureusement mon exemplaire comporte, en regard du texte français, le texte latin initial : Ego conjungo vos in matrimonium. Mariage est donc à l’accusatif, qui indique toujours en latin le lieu où l’on va, à la différence par exemple de l’abla­tif, qui indique le lieu où l’on se trouve, et dont on ne sort pas.

 

Ainsi, éclairé par le substrat latin, « unis en mariage » devient clair. Il faut comprendre : « Je vous unis pour le mariage ». Ce dernier est une destination, une tâche à accomplir, et non un lieu où, comme déjà dans une cage, on se trouverait et dont on ne pourrait pas sortir, car dans ce dernier cas, il y aurait en latin l’ablatif : in matrimonio.

 

On connaît le mot de Saint Exupéry : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. » Cela ne signifie pas bien sûr regarder ensemble la télévision, ce qui est malheureusement le lot de beaucoup de couples, et où sombre le mariage. Mieux vaudrait alors pour eux qu’ils s’en soient abstenus. Car dans ce cas, il est facile de voir que le mariage se réduit à résoudre à deux des problèmes qu’on n’aurait pas tout seul.

 

Non, l’essentiel est le but, l’œuvre à faire : la réalisation à deux. Ils s’aiment, non pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils deviendront l’un par l’autre. Peut-être faudrait-il d’un certain point de vue n’accorder le mariage, comme on donne une récompense ou une décoration, qu’à ceux qui s’en seront rendus dignes à la fin de leur vie.

 

Sans aller jusque là, il est facile de voir qu’il se situe non pas dans une perspective de causalité (ils s’épousent parce qu’ils s’aiment), mais dans une perspective de finalité (ils s’épousent pour s’aimer).

 

Il est basé non sur éros (l’amour de désir), mais sur agapè (l’amour de don). Là est le plus haut de l’humain : la promesse, l’engage­ment, le sens du futur, l’idée de perspective. Qu’on puisse ne pas tenir ensuite cette promesse, à cause des aléas imprévisibles de la vie, n’est pas le plus im­portant. Au moins a-t-on été capable, un jour, de la faire.

 

Tel est le vrai mariage, un engagement pour construire un futur, et tel doit-on le voir, sauf ici à y perdre son latin.[1]

 

29 avril 2010

 

[1] Des développements à cette chronique se trouvent dans mon livre Savoir aimer – Entre rêve et réalité.

 

D.R.

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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6 février 2023 1 06 /02 /février /2023 15:38

C

ertains disent que le tremblement de terre qui vient de frapper Haïti est le signe d’une malédiction dont cette île serait victime.

 

Bien sûr il faut faire la part du sensationnalisme journalistique, qui utilise souvent des grands mots de ce type. Mais je pense qu’il est bon de prendre ce mot au pied de la lettre, à com­mencer par son sens originaire, qui est théologique.

 

Quel péché l’île expie-t-elle, pout être ainsi frappée par Dieu au point d’en être maudite ? D’où vient ce vieux réflexe qui nous fait dire encore, quand nous sommes frappés d’un malheur : « Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cela ? »

 

C’est la base la théologie dite rétributive : si tu es malheureux, c’est de ta faute, tu l’as mérité en quelque façon. Voyez le double sens de notre mot misérable, qui fait frémir : malheureux, et méchant. Ce même réflexe archaïque a joué à propos de la tempête qui a l’an dernier ravagé les Landes. [v. Karma]

 

Si le Premier Testament parle encore en son début de malédictions posées par Dieu, en manière de châtiment, sur plusieurs générations humaines, il met en question cette notion d’abord avec le livre de Job, où la justice de Dieu (théodicée) est contestée, et ensuite avec le prophète Jérémie.

 

L’Évangile chrétien ignore quant à lui la rétribution. À ceux qui lui posent la question, à propos d’un aveugle : « Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? », Jésus répond : « Ni lui ni ses parents n’ont péché. » (Jean 9/2-3) Il n’y a pas ici de responsabilité individuelle, pas plus que de responsabilité de type karmique imputable aux ascendants.

 

Il en est de même pour la malédiction. Des formules évangéliques très fréquentes du type : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! » (Matthieu 23/13), etc., ne sont pas en réalité des malédictions, mais simplement des constatations d’un malheur. Le mot grec ouai, calqué en latin par vae, équivaut en réalité à quel­que chose comme : « Aïe ! Aïe ! Aïe ! » La TOB traduit bien par : « Malheureux êtes-vous, etc. » On pourrait dire aussi : « Pauvres de vous, etc. »

 

On voit ici l’importance de la traduction qu’on pratique, et qu’on a pu vivre des siècles durant sur l’impression ici d’un texte agressif, dont les conséquences historiques ont pu être tragiques : vingt siècles d’hostilités et de persécutions, causées d’abord par l’antijudaïsme chrétien ancien, et poursuivies ensuite dans l’époque moderne.

 

Petites causes, grands effets ! Souvenons-nous de ce que disait Montaigne : « La plupart des causes de trouble du monde sont grammairiennes. » On meurt, ou on fait mourir, pour des mots.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 4 février 2010

 

D.R.

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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