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24 mars 2023 5 24 /03 /mars /2023 02:00

J

e viens de voir l’excellente émission diffusée sur Arte le 22 octobre dernier, Mea maxima culpa, sur le scandale des prêtres pédophiles, et l’omerta dont l’Institution ecclésiale les a couverts.

 

On y voyait bien que le prêtre n’était pas considéré comme un homme ordinaire, qu’il bénéficiait de la part des fidèles d’une aura quasi sacrée. L’Église aussi, une fois les crimes mis au jour, n’a pas eu pendant longtemps un seul mot de considération pour les victimes, mais s’est contentée de dire que de tels comportements n’étaient pas dignes de la fonction du prêtre !

 

D’ailleurs sa conduite ne relève pas selon elle des lois civiles, mais du seul droit canon, et du tribunal qu’elle dresse elle-même, « en interne », avec interdiction absolue de divulguer ce qui s’y passe.

 

On voyait dans le film des plans où s’effectue la consécration de l’hostie, donc où s’opère la transsubstantiation eucharistique, via les mains et la bouche du prêtre. Agissant in persona Christi, il est manifestement un thaumaturge, et le respect qui lui est dû tient au surnaturel, au miracle qu’il opère, au nom du « Mystère de la foi ». La considération dont il bénéficie est à l’image de ce qu’il est censé produire, et à la projection qu’on fait sur lui à cette occasion. En fait, il n’a de prestige que celui que nous lui donnons.

 

Je pense ici à ce qu’écrit Voltaire, dans Œdipe :

 

« Nos prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense :

Notre crédulité fait toute leur science. »

 

Ou bien, comme disait La Boétie des tyrans :

« Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux »

. 

– On sait que Luther a démystifié le prêtre, en défendant l’idée de « sacerdoce universel » : pour lui, tout croyant baptisé était un prêtre. Ainsi jamais en monde protestant le pasteur n’est un thaumaturge. Nulle hiérarchie n’y existe entre le pasteur et les fidèles. C’est ce que Boileau a bien vu : « Tout protestant fut pape une Bible à la main. » Le sacrement administré en tant que processus magique y est inconnu.

 

L’absolution par exemple, qui fait dire au prêtre en monde catholique : « Je t’absous, etc. », n’y a pas son équivalent. Tout au plus un pasteur dirait, bien plus modestement : « Que Dieu te pardonne ! »

 

Et pourtant, souvenons-nous que Louis XIV tremblait devant son confesseur ! Tant est grande la peur infantilisant les uns, et le désir de pouvoir des autres, manifesté par le chantage aux sacrements !

 

Il est temps de considérer le prêtre comme un homme comme les autres, et l’Église, non comme une Institution de fonctionnaires cherchant à persévérer dans son être, fût-ce en étouffant des scandales, mais comme la simple assemblée des croyants. [v. Église]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 31 octobre 2013

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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16 mars 2023 4 16 /03 /mars /2023 02:00

O

n raille l’idolâtrie à laquelle il paraît conduire, et aussi la naïveté qu’il y a à faire éventuellement s’opposer des dieux dans des luttes qui n’ont rien, à nos yeux, de majestueux.

 

Voyez comment la mythologie antique est traitée bien familièrement par Offenbach, par exem­ple : on rit de toutes ces divines disputes, qui ressemblent fort parfois à des scènes de ménage. De toute façon, l’Histoire, pensons-nous, a tout balayé, et aussi bien la Grèce que Rome ont répudié leur passé païen, pour n’adopter que le Dieu unique.

 

Je ferai toutefois remarquer que le polythéisme tel qu’il existait autrefois en Grèce existe bel et bien encore en Inde, qui nous en donne une idée vivante : je veux parler de l’hindouisme, que l’islam est loin d’avoir supprimé. Méfions-nous donc d’un naïf ethnocentrisme, qui nous fait croire universels les choix et les refus que nous avons faits.

 

Pour le fond de la question, je dirai le regret que j’en éprouve. Chateaubriand a écrit un Génie du christianisme. Qui en écrira un du polythéisme ?

 

Les dieux multiples et divers représentaient en effet les différentes postures et valeurs que nous pouvons voir incarnées dans nos vies, et qui sont loin de toutes s’accorder facilement. Dans l’Iliade, les dieux sont partagés en deux camps : certains soutiennent les Grecs, et d’autres les Troyens. Admirable image symbolique d’une division des valeurs, ou comme on dit savamment d’un partage axiologique, dont nous faisons constamment l’expérience.

 

La Tragédie grecque le montre aussi, et c’est là son profond génie : Antigone a raison, mais Créon n’a pas tort. Cette complexité essentielle différencie la Tragédie du Drame ou du Mélodrame, qui sont fondamentalement manichéens. Avec ce partage des raisons, la Tragédie dans sa forme classique ne condamne certes pas au nihilisme, l’ambivalence n’étant pas l’équivalence : Sophocle n’est pas Anouilh. Mais elle insuffle dans l’esprit une salutaire prudence quant à l’abord des conflits, et la nécessité d’une patiente recherche quant à la possibilité de leur résolution.

 

À l’inverse, le monothéisme peut mener à ce que j’ai appelé naguère à propos de la méthode Coué le « monoïdéisme », qui est le fait de n’avoir dans l’esprit qu’une seule idée ou un seul but, à l’exclusion des tous les autres. Du « Dieu jaloux » (Exode 20/5), on peut aller au « zèle pour sa maison » (Psaume 69/9), c’est-à-dire littéralement au fanatisme, qui est défense du Temple (Fanum) : de ce dernier Jésus, pris d’un pareil zèle, chasse les marchands avec grande violence (Jean 2/17).

 

Plus pur sans doute dans son principe, le monothéisme me semble plus dangereux dans son application. À nous donc de faire, si nous l’adop­tons, qu’il échappe à ce péril !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 20 mars 2014

 

D.R.

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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10 mars 2023 5 10 /03 /mars /2023 02:00

À

 propos des affaires de pédophilie qui affectent actuellement l’Église catholique, je viens d’entendre au journal de 19 heures de France Inter, ce 15 avril 2010, que le pape vient d’appeler les fidèles à « faire pénitence » ! J’ai évidemment aussitôt été choqué par cette formule qui unit dans une même entité les victimes et leurs bourreaux.

 

L’abusé n’a pas à s’accuser lui-même en faveur de son violeur, c’est confondre totalement les rôles et les situations. Sauf à penser qu’il y a là une utilisation perverse de la catastrophique version que Joseph de Maistre a donnée, au 19e siècle, du principe théologique de la réversibilité : « L’innocent en souffrant ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable, par voie de réversibilité ».

 

Cette idée de la souffrance expiatrice des innocents, qui sert à leurs tortionnaires en les rachetant, outre le dolorisme qu’elle contient et le masochisme à quoi elle aboutit, est pour quiconque réfléchit une monstruosité, car elle procure au coupable une absolution à bien bon compte.

 

Notez cependant que ce principe dérive de la Communion des saints, qui est encore article de foi de notre Credo, dans sa version du Symbole des Apôtres. Elle modifie simplement le schéma : ce ne sont plus les mérites des saints qui se reportent sur le pécheur, mais ce sont les souffrances des victimes dont bénéficient les coupables, par un transfert comparable.

 

Aussi la formule papale implique que le corps social des fidèles, l’Église en tant qu’assemblée (sens du grec ekklèsia), doit avoir une cohérence telle qu’on n’y doit pas pouvoir distinguer les mérites ou démérites des individus eux-mêmes pris séparément.

 

Cette vision existe dans le judaïsme, où la faute d’un seul membre constitue une tache sur le corps tout entier de la communauté, et la repentance s’y fait toujours sur le mode, non du je, mais du nous.

 

De même, le début de la messe catholique n’in­di­vidualise pas les fautes : « Reconnaissons que nous sommes pécheurs. »

 

La même chose existe dans le christianisme orthodoxe, et se résume par la phrase de Dostoïevski : « Chacun est responsable de tout devant tous », qui est, on le sait, la devise de la Croix Rouge à Genève.

 

Mais de là on peut aller au : « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ! » En plus, si on donne tout au groupe, on conforte l’Institution qui l’incarne, et qu’il ne faut en aucune façon désorganiser, donc affaiblir par une personnalisation ou une individualisation des fautes.

 

Cette dernière, seuls les protestants la défendent, ainsi que notre droit qui a abandonné, avec raison, l’idée de responsabilité collective. Désormais, chacun n’y est comptable « que de sa propre iniquité » (Jérémie 31/30).

 

[v.  Église, Karma]

Article paru dans Golias Hebdo, 22 avril 2010

 

D.R.

 

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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