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5 décembre 2022 1 05 /12 /décembre /2022 02:00

L

u sur le site Internet de La Croix, en date du 6 mars dernier, un article intitulé : « Rome lance la réflexion sur la nouvelle évangélisation. » À côté de réflexions pertinentes, je relève dans le document ecclésial cité deux points qui me semblent discutables.

 

D’abord on lit : « L’Évangile ne doit pas être compris comme un livre ou une doctrine, mais bien comme une personne, Jésus le Christ, avec lequel les chrétiens sont appelés à établir un rapport personnel, en communauté et dans l’Égli­se. »

 

Parler ainsi de « l’Évangile… » au singulier me semble fort singulier. L’Église en effet en retient quatre, et parle prudemment de « l’Évan­gile de Jésus-Christ selon un tel, un tel, etc. » gardant la possibilité de voir dans la personne de Jésus des différences qui ne sont pas négligeables, ne serait-ce que si l’on oppose les Synoptiques au texte de Jean.

 

Mais en plus, il y a bien d’autres évangiles que ceux qui ont été retenus comme canoniques, dont certains même sont, soit de fait soit par leur inspiration, bien antérieurs à la rédaction de ces derniers : ce n’est pas parce qu’on les a dits apocryphes ou indûment « tardifs » qu’ils ne nous ins­truisent pas eux aussi, mais évidemment de façon différente, sur ce Jésus avec qui nous devons « établir un rapport personnel » !

 

Aussi bien lui-même récusait-il tout attachement à sa personne elle-même, lorsqu’il disait : « Pourquoi m’appelez-vous Seigneur, Seigneur ! et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Luc 6/46) En bon orthopraxe, et comme tout rabbin, il se situait au-dessous du message qu’il portait, et qui était plus important que lui. Il n’eût pas voulu de cette « jésulâtrie » évidente dans notre document.

 

Le second point en débat est la constatation suivante : « Tant de personnes sont baptisées sans être évangélisées ! » C’est vrai. Mais alors pourquoi l’Église devrait-elle continuer à baptiser les petits enfants nouveaux-nés, qu’évidemment on ne peut évangéliser ? Les protestants s’auto­risent ici fort justement de la phrase de Marc : « Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé… » (16/16) Cet essentiel « qui croira » récuse tout pédobaptisme. La foi est bien plus importante que le seul baptême.

 

Mais ce dernier en tant que sacrement magique confère à celui qui l’administre le statut d’un thaumaturge, et lui donne ce dont tout homme a du mal à se passer : le pouvoir. Et comme la confession il peut faire l’objet de tous les chantages.

 

... On le voit par conséquent : si « nouvelle évangélisation » il doit y avoir, elle a encore quelques progrès à faire…

 

[v. Débaptisage]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 24 mars 2011

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 02:00

O

n en parle beaucoup aujourd’hui, pour le prendre en compte, ou le réhabiliter. Il y a même un ministère qui s’en occupe. Mais s’est-on demandé ce que le mot lui-même signifie ?

 

Il implique que la nature toute entière n’a pour fonction que de nous « environner », donc que nous en sommes le centre auquel elle doit apporter tribut. Cette idéologie vient sans doute du début de la Genèse, une des bases de notre culture : l’homme, fait à l’image de Dieu, doit dominer sur tout ce qui vit (1/26).

 

Mais la nature était là avant nous, et aussi elle sera là après nous – à supposer évidemment que nous ne l’ayons pas détruite avant. Qui nous a persuadé que toute cette biosphère, et même cet univers infini dans un infime recoin duquel nous sommes logés, aient été constitués pour notre commodité et pour notre service ?

 

Il est bien beau de « croître et multiplier, de remplir et de soumettre la terre » (Genèse 1/28). Mais peut-être bientôt il n’y aura plus rien à remplir, par excès de nombre, et à soumettre, par excès de pillage. Toutes les idées de développement, de croissance, qui sont nos maîtres mots d’aujourd’hui, viennent de ce début.

 

Certains défenseurs de ce qu’on appelle maintenant la biodiversité disent même que des expressions méprisantes comme « espèces nuisi­bles » s’agissant des animaux, ou « mauvaises herbes » s’agissant des végétaux, ne font en réalité que renvoyer à la vanité de l’homme, qui manque de regard d’ensemble et juge de tout en fonction de sa seule petite personne.

 

Contre cette paranoïa humaine, je défends toujours l’idée d’une metanoïa, d’un changement d’état d’esprit. Ici précisément je la trouve, non dans la Bible juive, immodérément triomphaliste à mon sens, mais dans l’Évangile chrétien, beaucoup plus modeste, et sur ce point à mon avis difficilement compatible avec le Premier Testament.

 

« Jésus a dit : ‘Ne vous souciez pas du matin au soir et du soir au matin de ce que vous revêtirez’. » Ce logion 36 de l’Évangile selon Thomas est développé dans la parabole connue des oiseaux du ciel, que Dieu nourrit, et des lys des champs, que Dieu habille (Matthieu 6/25-30 ; Luc 12/22-31)

 

Vis-à-vis de la nature, Jésus défend l’idée non d’un antagonisme, d’une instrumentalisation ou d’une exploitation, mais celle d’une soumission confiante, attentionnée et précautionneuse, tout orgueil humain mis de côté.

 

Prenons exemple sur le vrai paysan, qui n’est pas un exploitant agricole, ou un touriste en visite. Il se contente d’habiter non en propriétaire mais en locataire ou en usufruitier cette nature dont il vient, et qui n’est ni une esclave, ni un décor de théâtre, un simple environnement !

 

[v. Biodiversité]

Article paru dans Golias Hebdo, 2 avril 2009

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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29 novembre 2022 2 29 /11 /novembre /2022 02:00

J

e viens de voir l’excellent nouveau film de Martin Scorsese, Le Loup de Wall Street, qui présente l’ascension d’un trader sans scrupule, jouant en Bourse comme au casino, et n’ayant en toute occasion qu’un mot cynique : il faut s’enrichir individuellement coûte que coûte, même en piétinant tout sur son passage. Quiconque réussit dans cette course à l’argent est justifié par là même, et malheur à celui qui échoue ! Il faut être un winner, un gagnant, et non pas un looser, un perdant.

 

À la différence de ses films antérieurs, ou Scorsese montrait, selon le schéma chrétien traditionnel, qu’à une ascension succédait une chute qui pouvait être une occasion de rédemption, ici la chute du personnage ne l’empêche pas de parader, de donner des conférences sans rien démordre de son credo, et de bénéficier, même en prison, d’une grande aura. Télérama a bien raison de dire que ce film dépasse le cas d’un individu isolé, pour signifier la chute de toute une civilisation (18/12/2013, p.65)

.

Je viens de mentionner le christianisme, dont le réalisateur du film est tout imprégné. On sait qu’il contient un anathème radical contre les riches : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » (Matthieu 19/24 ; Marc 10/25 ; Luc 18/25). Comment donc les États-Unis d’Amérique, qui se disent majoritairement chrétiens, peuvent-il adopter le type d’attitude incarné dans ce film, attitude qui sous-tend tout leur capitalisme libéral et individualiste ?

 

La réponse est dans l’évolution paradoxale du protestantisme. Au départ, l’homme n’est rien sans la grâce que lui octroie Dieu. Mais loin de mener à l’angoisse de l’incertitude et finalement à la paralysie, comme dans le jansénisme par exemple, ce présupposé a conduit, comme Max Weber l’a montré dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, à un dynamisme.

 

Comment savoir en effet si l’on bénéficie de cette grâce ? Tout simplement en agissant, et l’issue qui sera réservée à l’action le montrera. Ainsi la réussite vaut justification, et l’échec condamnation. C’est l’ancienne vision théologique de la rétribution, où le sort réservé à chacun montre son mérite. Finalement c’est la Force brute qui est tout, et malheur aux vaincus ! (Vae victis !). On pense aux jugements de Dieu médiévaux, au duel judiciaire, où le vainqueur l’était avec l’aide de Dieu, Deo juvante – ou encore aux ordalies.

 

Cette vision a été abandonnée en Europe dès la fin du Moyen-âge, mais elle perdure encore dans le pays le plus puissant du monde, dont l’idéologie participe ainsi du plus grand archaïsme !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 16 janvier 2014

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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