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17 janvier 2023 2 17 /01 /janvier /2023 02:00

C

omme beaucoup, je pense, j’ai été dernièrement me recueillir sur la tombe de mes proches, à l’occasion de la Fête des Morts.

 

Ainsi, me promenant dans les allées du cimetière, j’ai vu un très grand nombre d’inscriptions sur plaques de marbre portant un : « Priez pour lui », souvent abrévié en acronyme PPL.

 

Y réfléchissant, je trouve la formule bien singulière. Si je dois prier pour un mort, cela implique que je dois, par ma prière, lui venir en aide, intercéder pour lui, devenir son avocat. Et à quelle occasion ? Évidemment lors du jugement qu’il va affronter. Me voici donc ramené au dogme du Jugement dernier, auquel ces inscriptions me somment de croire, en impliquant forcément son existence.

 

Je sais bien que c’est un article de foi du Credo. Lors de sa nouvelle venue ou parousie, le Christ viendra juger vivants et morts. Des siècles de peur ont ainsi accompagné le croyant. Il suffit de voir le Dies irae :

 

« Que dirai-je, malheureux que je suis / De qui invoquerai-je l’aide / Quand le juste même sera à peine en sécurité ? »

 

Je sais bien aussi que toute une strate rédactionnelle eschatologique et effrayante de ce type caractérise les évangiles mêmes. Mais tout de même, ne peut-on concevoir un scénario de vie dont tout jugement soit absent, ou l’on se justifierait par exemple par la seule écoute attentive d’une parole ?

 

On le trouve dans l’évangile de Jean : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole, et qui croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et ne vient  point en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. » (5/24)

 

La Gnose n’a pas dit autre chose : le « salut » et la résurrection, au sens spirituel, ou de résilience dans cette vie-ci, peuvent être déjà connus hic et nunc, ici et maintenant, si l’on écoute et comprend bien la Parole.

 

Le dogme du Jugement dernier manque de mansuétude. Beaucoup de pécheurs sont déjà punis dès ici-bas par leurs péchés, qui ne sont que des erreurs de conduite, dont ils subissent les conséquences souvent très dommageables : faut-il qu’ils le soient encore plus tard pour leurs péchés ? Ce serait une double peine, qui révolte la raison.

 

C’est pourquoi nous ne devons pas, il me semble, prier pour les morts, dont certains d’ailleurs, comme les victimes d’accidents, de meurtres, d’attentats, etc., sont bien innocents de toute faute. Il nous suffira de penser à eux.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 21 novembre 2013

 

D.R.

 

*

Sur les strates rédactionnelles bibliques, on peut voir mon livre
Fictions III - Polyphonies bibliques :

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11 janvier 2023 3 11 /01 /janvier /2023 02:00

O

n nous dit que le Vatican veut se rapprocher des milieux intégristes. Que faut-il en penser ?

 

Bien sûr, je ne crois pas à l’opportunité de ce rapprochement, et n’ai aucune sympathie pour ces milieux. Cependant, je constate que le texte des évangiles comporte bien, lui, des passages prêtés à Jésus autorisant l’intégrisme, au sens d’exclu­sivisme, de totalitarisme de la pensée.

 

Par exemple : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi, et celui qui n’assemble pas avec moi disperse. » (Matthieu 12/30 ; Luc 11/23) Ou encore : « Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. » (Jean 14/6) À cette phrase péremptoire et comminatoire on peut préférer celle du préfet romain Symmaque, beaucoup plus subtile et intelligente : « On ne peut parvenir à un si grand mystère par une seule voie » (Uno itinere non potest perveniri ad tam grande secretum).

 

Les intégristes pourraient aussi se réclamer de ce passage : « Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruit, car sans moi vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors, comme le sarment, et il sèche ; puis on ramasse les sarments, on les jette au feu, et ils brûlent. » (Jean 15/5-6) La fin fait frémir. On peut voir dans ce « et ils brûlent » toute l’extirpation à venir, par le feu, des hérésies de toute sorte, leur écobuage.

 

Je ne sais si Jésus a prononcé réellement de telles paroles. Ce qui est sûr en tout cas c’est qu’il y a là toute une strate rédactionnelle faite de menaces et d’imprécations, signe d’une pensée exclusiviste.

 

Parfois cela va jusqu’au fanatisme, qui est la défense du Temple (latin : fanum). Ainsi lit-on, à propos de Jésus qui en chasse les marchands : « Le zèle de ta maison me dévore » (Jean 2/17 – repris du Psaume 69, v.9). C’est un souci jaloux (du latin populaire zelosus, calquant le grec zèlos, signifiant : animé d’un zèle), pour un Dieu lui-même jaloux, exclusif. Certains ont vu alors dans Jésus un zélote, un partisan de la résistance armée face au joug romain.

 

... Bien sûr, à côté de ces passages violents et dangereux, il y en a bien d’autres où Jésus parle d’une voix très douce et compatissante. On peut évidemment les préférer, et peut-être regretter que les précédents n’aient pas été supprimés du Canon, comme l’avait fait par exemple Thomas Jefferson dans son édition sélective de la Bible (1820), où seuls les passages humainement et rationnellement admissibles avaient été retenus [lien].

 

Article paru dans Golias Hebdo, 22 septembre 2011

 

D.R.

 

*

Sur le polymorphisme de la Bible, dont celui du personnage de Jésus, on peut voir mon petit roman par lettres Fictions III - Polyphonies bibliques, qui peut servir à cet égard d'initiation :

 

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9 janvier 2023 1 09 /01 /janvier /2023 02:00

N

ous devrions toujours habiter l’instant présent, y trouver plénitude et évidence. Or nous en sommes loin.

 

J’ai reçu en effet, le jour même de notre entrée dans l’hiver, le catalogue d’été d’une maison de vente par correspondance. Au cœur des frimas, nous voici donc à anticiper le soleil, la plage, les maillots de bain, etc. Projetés ailleurs, nous n’habiterons plus l’hiver, qui pourtant a ses attraits, comme le ressentent les habitants des pays tropicaux ou équatoriaux, où du fait de l’absence d’alternance des saisons tout paraît monotone. Notre existence sera à l’image de celle des mites, condamnées dans nos placards à passer les hivers en tenues légères, et les étés en manteaux de fourrure.

 

Pourquoi ce décentrement, ce décalage quasi caricatural ? Bien sûr les raisons de cette fuite en avant sont commerciales. Il faut toujours aguicher le client, qu’on suppose devenu inappétent, par du nouveau, par du dépaysement. Mais à ce compte-là, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On pourrait proposer à chaque début de saison comme catalogue l’exact correspondant de l’année suivante, et la boucle se refermerait.

 

… Nous fuyons loin de nous-mêmes. Sénèque disait à l’adresse de Lucilius : Tecum fugis. Animum debes mutare, non caelum – Tu te fuis toi-même. C’est d’esprit que tu dois changer, non de ciel. Ailleurs l’herbe est plus verte, pensons-nous toujours. Souvenons-nous aussi de ce que disait Beckett : « L’homme s’en prend à sa chaussure alors que c’est son pied qui est malade. »

 

Dans le christianisme même, il y a matière au décentrement, à l’arrachement à l’instant présent, si on en considère la strate rédactionnelle eschatologique ou apocalyptique. L’attente y est valorisée, sous la forme négative de crainte, ou positive d’espérance.

 

Mais ce n’en est pas la seule vision possible. « Ce que vous attendez est déjà venu, et vous ne le connaissez pas », dit fort bien l’évangile selon Thomas, qui est un grand texte de sagesse, et qui, comme tel, récuse attente et espérance.

 

Il suffit en effet de savoir apprécier le présent, le cadeau qu’il nous fait : le présent du présent. Laissons les publicitaires aux stratégies qu’ils échafaudent pour nous divertir, c’est-à-dire littéralement nous détourner de nous-mêmes. Sachons seulement, comme le dit William Blake, « voir un univers dans un grain de sable, un paradis dans une fleur sauvage, tenir l’infini dans la paume de la main, et l’éternité dans une heure. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 13 janvier 2011

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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