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31 janvier 2023 2 31 /01 /janvier /2023 02:00

R

éservé souvent au peuple, il a mauvaise presse et est souvent condamné chez qui réfléchit.

 

Tout le monde connaît la phrase de la seconde épître aux Corinthiens : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie. » (3/6) De même on sait le proverbe oriental : « Quand on montre la lune du doigt, l’imbécile regarde le doigt. » La question semble donc close.

 

Pourtant elle ne l’est pas. J’ai revu dans la soirée de samedi dernier, sur Arte, l’émission Naufragés des Andes : des rescapés uruguayens dont l’avion s’est écrasé dans la cordillère des Andes, en 1972, abandonnés pendant 72 jours, n’ont pu réussir à survivre qu’en prélevant de la viande sur les corps morts de leurs compagnons d’infortune, brisant un tabou majeur pour nous, le cannibalisme.

 

La presse s’en étant ensuite émue, ils ont fait référence à l’eucharistie chrétienne. C’est un fait que le Christ s’y donne lui-même à manger à ses disciples : « Prenez, mangez, ceci  est mon corps… » (Matthieu 26/26). Même si dans d’au­tres versions le « mangez » ne figure pas (rajouté parfois en Marc 14/22, absent en Luc 22/19), ce qui montre encore l’hésitation des rédacteurs devant un tel rite païen ou orgiaque d’origine, la version qui s’est imposée, et qui figure d’abord dans la première épître aux Corinthiens (11/24-29), fait de l’eucharistie une manducation sacrée. Elle justifie le nom injurieux de théophages, mangeurs de Dieu, que les réformés appliquèrent aux catholiques.

 

Heureusement pour eux, ces Uruguayens étaient catholiques. Ils ont dû leur survie à un rite et un dogme qu’ils ont pris au premier degré : la présence réelle sur l’autel sacrificiel de la messe, une fois dites les prières sacramentelles, du corps et du sang du Sauveur, qu’on appelle la transsubstantiation.

 

S’ils avaient été protestants et surtout réformés, pour qui cette présence n’est que symbolique, ils n’auraient pas pu ainsi se défendre. Seraient-ils morts dans l’aventure ? Il me semble que c’eût été bien dommage.

 

Il y a donc des cas, certes rares, où le littéralisme s’accorde bien avec la raison, et il faut tirer de tout cela une leçon de salutaire tolérance.

 

... Au reste, les tabous diffèrent selon les pays. À la fin du Satyricon de Fellini, un homme riche laisse sa fortune à ceux qui accepteront de manger son cadavre : réprobation d’abord chez les assistants, puis hésitation, et enfin acceptation pour certains. Cela donne beaucoup à réfléchir.

 

On connaît aussi le cas des Parsis de l’Inde, chez qui il est d’usage que les cadavres des adep­tes ne soient ni enterrés ni brûlés, mais soient exposés à l’air libre pour être dévorés par les oiseaux. Or ces derniers ne valent-ils pas autant que les vers ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 30 septembre 2010

 

D.R.

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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21 janvier 2023 6 21 /01 /janvier /2023 02:00

O

n l’oppose à la réalité, conçue de façon factuelle et historique. Mais la question est plus complexe.

 

   Soit le cas des trois religions abrahamiques. La version des communautés religieuses constituées est souvent littérale. Ainsi pour les juifs Moïse a-t-il reçu de Dieu les Dix Paroles sur le mont Sinaï. Pour les chrétiens, Marie a conçu son Fils du Saint-Esprit. Et pour les musulmans l’Ange Gabriel a dicté le Coran à Mahomet. Très vite ces affirmations sont devenues vérités de foi, relevant du dogme. Toutes enquêtes historiques sur elles ont été interdites, et même le sont encore pour certains, ce qui bloque évidemment toute possibilité de dialogue avec les autres confessions-sœurs.

 

Il est sûr cependant qu’une légende peut avoir plus de poids et de résonance dans le cœur des hommes que des faits réels. Ainsi La Chanson de Roland s’est imposée chez nous comme mythe de référence (combat des Français contre les Maures), alors que le fait qui l’a inspiré, qui nous est narré par Éginhard, ne fait état que d’une escarmouche, une embuscade tendue à l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne par des Bas­ques (chrétiens donc, et non musulmans).

 

On voit bien cette différence disproportionnée entre les faits et la légende, qui se fait toujours au profit de cette dernière, dans le film de John Ford : L’Homme qui tua Liberty Valance. Ou encore dans le western de Clint Eastwood Impitoyable,  qui déconstruit la fiction du Far West.

 

D’autre part, si on peut voir après enquête des épisodes fondateurs des religions comme légendaires, cela ne veut pas dire qu’ils n’ont rien à nous apprendre. Ainsi les Dix Paroles sous-tendent notre culture, même si ce n’est pas Moïse qui les a entendues, et même s’il peut être un personnage inventé.

 

L’Annonce faite à Marie, même si la parthénogénèse est impossible, a un profond sens symbolique, touchant par exemple la paternité : le Père n’est pas le géniteur biologique, c’est celui qui, tel Joseph, adopte son enfant et décide de l’élever. [v. Paternité]

 

Quant au Coran, qu’il ait été l’œuvre non pas de Mahomet sous la dictée de Gabriel, mais d’un moine judéo-chrétien ébionite, comme certains chercheurs le disent, est fort intéressant. L’islam vient sans doute du judéo-christianisme des origines, persécuté et refoulé vers l’Orient par le christianisme paulinien devenu majoritaire.

 

Dès lors, il n’y a aucune raison pour que les trois religions en question se disputent : juifs et musulmans peuvent s’entendre sur l’essentiel, le monothéisme strict. Et les chrétiens, découvrant d’autres façons de voir leur tradition que celle qu’on leur a enseignées, seraient eux-mêmes poussés à la tolérance.

 

Encore faut-il accepter l’enquête, qui n’est pas démystificatrice, mais permet l’approfondisse­ment. Au fond, une légende doit être interprétée symboliquement, et  nous renvoie à l’étymologie stricte de ce mot : ce qu’il faut savoir lire.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 29 novembre 2012

 

D.R.

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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19 janvier 2023 4 19 /01 /janvier /2023 02:00

C’

est un dogme hindouiste selon lequel le destin d’un homme est déterminé par ses actions passées et ses vies antérieures.

 

C’est à quoi j’ai pensé en découvrant dans ma boîte aux lettres une publicité pour des séances de psycho-généalogie.

 

Celle-ci en effet ne fait que réactualiser celui-là. Elle veut nous délivrer du fardeau que font peser sur nos vies les conflits non résolus dans celle de nos ascendants. Le prospectus parle, en réactivant la vieille astrologie, de « constellations familiales », à évoquer en des sortes de psychodrames, pour lesquels bien sûr il faut payer.

 

On peut constater que les livres de psycho-généalogie sont en très grand nombre : il y a là un marché juteux, comme tout ce qui entoure le fameux « développement personnel ». Après tout, la crédulité étant si répandue, pourquoi se priver d’en tirer profit ?

 

Il est vrai de dire que tous nos actes ont dans nos vies des conséquences souvent imprévues. Le problème n’est pas dans l’idée qu’un acte porte ses fruits, mais dans la transmission du poids de l’acte d’une vie à l’autre, selon le scénario de la réincarnation tel qu’on le formule en Orient, ou des ascendants aux descendants, comme dans ce que dit la psycho-généalogie.

 

On substitue à une responsabilité personnelle, dont le poids est déjà fort lourd à porter, une responsabilité diluée, globale ou collective, dont notre droit par exemple a déjà fait justice, avec raison.

 

L’idée du karma peut faire accepter le malheur présent, en pensant qu’on y paie ou expie la faute des générations passées. En Inde le paria ou l’intouchable (dalit) peut expliquer son sort misérable par le poids de mauvaises réincarnations, justifiant ainsi le système des castes. C’est une autre version pernicieuse de la rétribution théologique.

 

Notez pourtant que la Bible évolue ici. À un « Dieu jaloux qui punit l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération » (Exode 20/5), succède la vision du prophète : « En ces jours-là, on ne dira plus : ‘Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées.’ Mais chacun mourra pour sa propre iniquité. » (Jérémie 31/29-30)

 

Pauvre psycho-généalogie ! Que n’a-t-elle lu ce dernier passage !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 25 juin 2009

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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