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17 décembre 2022 6 17 /12 /décembre /2022 15:36

« L

e fou est celui qui a tout perdu, sauf la raison. » Cet aphorisme paradoxal de Chesterton signifie que le fou raisonne très bien : la seule différence est qu’il le fait en partant de bases fausses. Il se vérifie bien souvent, par exemple dans le fait-divers que nous venons d’apprendre.

 

C’est l’excommunication, au Brésil, d’une mère de famille dont la fille de neuf ans a dû avorter après avoir été violée par son beau-père. La décision de l’évêque de Recife a été approuvée par le Vatican.

 

Ce comportement scandaleux est d’une grande logique, dès lors qu’on sacralise la vie de façon inconditionnelle. Évidemment on n’a nul égard pour celle qui la porte en elle, pas plus que pour ce que sera la vie de l’enfant à naître. À l’im­maturité évidente de la mère ici s’ajoute le traumatisme de ce crime qu’est le viol. Mais de tout cela on ne se soucie pas, puisqu’on a été cohérent avec le principe qu’on a posé au départ.

 

La logique et la rationalité même sont bien différentes de l’intelligence. Ainsi la fille de Philippe II roi d’Espagne avait fait le vœu de ne pas changer de chemise avant que la ville d’Ostende fût prise. Elle tint parole, et ainsi fut totalement logique et rationnelle dans l’accomplissement de son vœu – mais aussi bien sûr tout à fait stupide de l’avoir fait.

 

La folie est dans la psychorigidité qui, une fois le principe posé, nous le fait considérer comme intangible, et ordonner notre conduite de façon qu’elle en dérive automatiquement et mécaniquement.

 

Sacraliser inconditionnellement la vie est une absurdité. Rien de plus vivant par exemple qu’une tumeur. Pourtant en proliférant elle peut détruire la vie, par l’incapacité même où elle est de mourir : les cellules ne peuvent plus opérer leur suicide programmé, leur apoptose.

 

La folie des principes est sans limite, horrible est leur application, et barbare le formalisme où ils mènent. Ainsi au nom d’un principe fou on a pu soigner un soldat blessé pour qu’il puisse se tenir debout avant d’être fusillé, ainsi qu’il se voit dans le film de Kubrick Les Sentiers de la gloire. Ou bien, comme cela s’est vu aux États-Unis, on a attendu qu’un détenu condamné à mort soit guéri d’une maladie pour qu’on puisse l’électrocuter en bonne santé. Et dans le même pays, au nom de l’hygi­é­nisme, on a pu refuser à un condamné à mort sa dernière cigarette.

 

... Quant aux églises, elles devraient se souvenir que dans sa réalité vécue la vie est constamment changeante, et exige que nous accommodions notre regard à des contextes toujours différents. Aucun principe posé a priori ne tient devant cela. Lao-Tseu dit fort bien, au début du Tao-Te-King : « La voie vraiment voie n’est pas une voie constante. Les termes vraiment termes ne sont pas des termes constants. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 19 mars 2009

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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13 décembre 2022 2 13 /12 /décembre /2022 02:00

L

es catholiques viennent de fêter la fête de la Sainte Famille, fixée au dimanche qui suit Noël. Il s’agit bien entendu de la famille de Jésus, qu’on nous invite à célébrer.

 

Pourtant, en ouvrant mon Évangile, j’y remarque le passage suivant : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs,  il ne peut être mon disciple. » (Luc 14/26) Quel décalage, alors, entre ce refus radical de la famille bio­logique, et cette fête qu’on nous propose !

 

Ce texte me poursuit toujours, d’autant que le verbe haïr (en grec, miseîn) y figure, et qu’il ne sert à rien de vouloir l’atténuer.

 

De ma perplexité, cependant, m’a tiré la lecture de l’évangile selon Thomas. On y lit en effet, au logion 101 : « Celui qui ne récuse son père et sa mère comme moi ne pourra devenir mon disciple, et celui qui n’aime son Père et sa Mère comme moi ne pourra devenir mon disciple. Car ma mère m’a engendré, mais ma véritable Mère m’a donné la vie. »

 

Enfin un texte magnifiquement lumineux ! Pourquoi faut-il à la fois récuser père et mère, et les aimer ? C’est que, dans le premier cas, il s’agit des parents réels, dont nous avons tôt fait de voir, par la proximité même où nous sommes d’eux, les imperfections, les faiblesses. Et dans le second cas, il s’agit des parents idéaux, mythiques, archétypaux.

 

Ce sont des projections admiratives que nous faisons, enfants, sur nos parents, mais dont le souvenir peut nous accompagner toute notre vie, pour conjurer la déception que fatalement ils nous donnent dans le monde réel. Peut-être au fond nos parents ainsi idéalisés, projetés et attendus par notre psyché ne naissent-ils pleinement en nous que lorsqu’ils meurent..

.

Parfois ce sont le Parrain et la Marraine qui jouent dans la réalité ce rôle de Père divin et Mère divine, en anglais Godfather et Godmother. Pour les enfants qui ont la chance d’en avoir, ils peuvent correspondre à ce profond besoin psycho­logique de sécurisation, en tirant leur prestige de leur éloignement même. En dehors même de toute signification religieuse, je dirai que l’usage de donner ainsi des garants tutélaires à l’enfant qu’on baptise est bénéfique : sa vérité pour moi est son utilité.

 

Si donc Père et Mère idéaux sont les caryatides qui soutiennent l’enfant balcon, ils peuvent rester pour nous adultes des viatiques vivifiants : il est bien dommage que Luc n’en ait pas fait mention, et nous laisse sur un mot abrupt et tranchant qui peut désespérer.

 

Aussi, même si selon Jules Renard tout le monde dans la réalité n’a pas la chance d’être orphelin, tout le monde peut garder et chérir au fond de soi le souvenir de ses parents idéaux, qui constituent la vraie famille – spirituelle.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 15 janvier 2009

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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11 décembre 2022 7 11 /12 /décembre /2022 02:00

D

onc l’Apocalypse prédite ne s’est pas produite. Mais une foule de journalistes s’est tout de même précipitée à Bugarach, et le buzz a bien fonctionné dans tous les canaux de communication. [v. Eschatologie]

 

À la base, il n’y a eu dans cette prophétie qu’un phénomène de langage, de storytelling, à quoi certains ont fait crédit, accordé foi ou fiducia, et que d’autres ont relayé ensuite par comportement moutonnier. C’est donc le langage lui-même qui, loin de rendre compte d’un événement, l’a de toutes pièces créé. Les linguistes parlent à son propos de sa valeur performative : il fait advenir ce qu’il énonce. Dire vaut faire : il suffit qu’on croie à ce qui est dit, pour que la chose soit. On peut parler aussi de prophétie autoréalisatrice.

 

Outre le Fiat Lux ! de la Genèse, on en a un exemple frappant dans l’Évangile, avec la parole du centenier à Jésus : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ; mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri. » (Matthieu 8/8 ; Luc 7/6-7) Encore cette traduction est-elle inexacte. Le texte porte : « Parle par ta parole » (grec initial : eipe logô, latin Vulgate : dic verbo). C’est d’un instrumental qu’il s’agit, et non d’un complément d’objet direct, qui serait un accusatif. On sait que cette parole a été reprise et recontextualisée à la communion des catholi­ques : par elle seule l’indignité du fidèle est conjurée. Merveilleux miracle !

 

Loin de moi l’idée de nier ce pouvoir efficace ou thaumaturgique de la parole : une fois entendue, elle peut délivrer le patient dans une psychothérapie, par exemple. Et peut-être aussi une fois proférée: de là pourrait venir le pouvoir auto-thérapeutique de la prière.

 

Cependant le problème réside dans le degré de confiance que nous lui donnons lorsque nous l’écoutons. Si cette dernière est aveugle, le phénomène peut conduire à toutes les aliénations. Le Pouvoir, religieux par exemple, peut s’en emparer pour asseoir sa domination sur les êtres : les promesses n’engagent que ceux qui y croient…

 

Dans le domaine artistique (car tout se tient quand il est question de l’homme) il suffit par exem­ple que tel artiste ou critique écouté dise qu’une branche d’arbre est de l’art, et la voilà, exposée dans un musée, l’objet de toutes les adorations. Il n’est pas de parole à quoi on ne puisse faire crédit. On prend les hommes comme les lapins, par les oreilles.

 

Si donc certaines fables instituent, d’autres mystifient. Il y a finalement une ambiguïté profonde dans cette « fonction fabulatrice » par quoi Bergson caractérisait l’humanité. Mais déjà Ésope ne disait-il pas que la langue est la meilleure et la pire des choses ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 2 janvier 2013

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer : ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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