Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
9 janvier 2023 1 09 /01 /janvier /2023 02:00

N

ous devrions toujours habiter l’instant présent, y trouver plénitude et évidence. Or nous en sommes loin.

 

J’ai reçu en effet, le jour même de notre entrée dans l’hiver, le catalogue d’été d’une maison de vente par correspondance. Au cœur des frimas, nous voici donc à anticiper le soleil, la plage, les maillots de bain, etc. Projetés ailleurs, nous n’habiterons plus l’hiver, qui pourtant a ses attraits, comme le ressentent les habitants des pays tropicaux ou équatoriaux, où du fait de l’absence d’alternance des saisons tout paraît monotone. Notre existence sera à l’image de celle des mites, condamnées dans nos placards à passer les hivers en tenues légères, et les étés en manteaux de fourrure.

 

Pourquoi ce décentrement, ce décalage quasi caricatural ? Bien sûr les raisons de cette fuite en avant sont commerciales. Il faut toujours aguicher le client, qu’on suppose devenu inappétent, par du nouveau, par du dépaysement. Mais à ce compte-là, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On pourrait proposer à chaque début de saison comme catalogue l’exact correspondant de l’année suivante, et la boucle se refermerait.

 

… Nous fuyons loin de nous-mêmes. Sénèque disait à l’adresse de Lucilius : Tecum fugis. Animum debes mutare, non caelum – Tu te fuis toi-même. C’est d’esprit que tu dois changer, non de ciel. Ailleurs l’herbe est plus verte, pensons-nous toujours. Souvenons-nous aussi de ce que disait Beckett : « L’homme s’en prend à sa chaussure alors que c’est son pied qui est malade. »

 

Dans le christianisme même, il y a matière au décentrement, à l’arrachement à l’instant présent, si on en considère la strate rédactionnelle eschatologique ou apocalyptique. L’attente y est valorisée, sous la forme négative de crainte, ou positive d’espérance.

 

Mais ce n’en est pas la seule vision possible. « Ce que vous attendez est déjà venu, et vous ne le connaissez pas », dit fort bien l’évangile selon Thomas, qui est un grand texte de sagesse, et qui, comme tel, récuse attente et espérance.

 

Il suffit en effet de savoir apprécier le présent, le cadeau qu’il nous fait : le présent du présent. Laissons les publicitaires aux stratégies qu’ils échafaudent pour nous divertir, c’est-à-dire littéralement nous détourner de nous-mêmes. Sachons seulement, comme le dit William Blake, « voir un univers dans un grain de sable, un paradis dans une fleur sauvage, tenir l’infini dans la paume de la main, et l’éternité dans une heure. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 13 janvier 2011

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

Partager cet article
Repost0
5 janvier 2023 4 05 /01 /janvier /2023 02:00

E

lle nous empêche de connaître paix et, comme dit son étymologie latine, repos (quies).

 

J’y ai pensé en apprenant, sur le site de France 24, en date du 03/03/2009, l’exis­tence d’une campagne de publicité sur les bus de Londres et de Toronto, au Canada anglophone. Apposées à l’initiative d’une « Association humaniste », en fait athée, les affiches disaient, en gros caractères : « There’s probably no God. Now stop worrying and enjoy your life ». C’est-à-dire : « Il n’y a probablement pas de Dieu. Cessez maintenant de vous inquiéter et profitez de la vie. »

 

En dépit de la prudence du « probablement », la définition de la croyance en Dieu implicitement contenue dans cette campagne est intéressante : cette croyance est basée sur la peur, et s’en délivrer est salutaire, pour tirer au moins plaisir de ce bref passage sur cette terre qui nous est échu.

 

Cette sagesse hédoniste est à mon avis irréfutable, et on en pourrait trouver quelques échos dans le seul livre de la Bible qui peut y répondre, l’Ecclésiaste. Malheureusement le reste du Livre sacré y contrevient, en contenant beaucoup de passages menaçants, et en justifiant ainsi la formule latine : Primus in orbe timor fecit deos – C’est d’abord la peur qui sur la terre a fait les dieux.

 

« Dieu, a dit Baudelaire, est le seul être qui pour régner n’a pas besoin d’exister. » Comprenez qu’il tire son existence simplement de la peur que nous avons de lui – et aussi, me dira-t-on, de l’espoir que nous plaçons en lui. Mais si l’espoir fait vivre, bien souvent il nous empêche de vivre, car nous différons toujours nos plaisirs, et nous nous décentrons, nous détournons du moment présent : d’où cette constante inquiétude dénoncée par notre campagne.

 

Je sais bien que beaucoup de croyants nous diront que ce Dieu-Gendarme est périmé, qu’en réalité il est Amour, comme le dit la première lettre de Jean, en 4/8, en oubliant le barbare verset 10 qui suit. [v.  Contexte]

 

C’est un fait en tout cas que tout au long de la Bible court une strate rédactionnelle de nature menaçante et finalement eschatologique, alimentant depuis toujours une pédagogie de la peur : le Jugement dernier y figure explicitement, et constitue encore un article de foi du Credo.

 

On peut certes négliger ce Grand Texte. Mais si on le garde, que n’a-t-on donc supprimé en lui maints passages, qu’on ne peut tordre à volonté, et qui suscitent bien très souvent, au cœur de celui qui lui donne crédit, l’inquiétude ![1]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 23 août 2012

 

[1] En écho à cet article, on peut lire mon ouvrage : Peur de son ombre – La Lumière est en nous (lien).

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

 

Partager cet article
Repost0
31 décembre 2022 6 31 /12 /décembre /2022 02:00

Un ancien article paru dans Golias Hebdo :

 

L

e plus important parti d’opposition en France s’agite beaucoup sur la question d’orga­niser en son sein des primaires afin de désigner son candidat pour les prochaines consultations électorales. Bref, le message nous dit-on doit s’incarner en une personne.

 

On ne réfléchit pas que le premier pourra bientôt disparaître sous la seconde, et celle-ci nous dispenser de celui-là. On veut certes s’opposer au pouvoir en place, qui n’est que personnalisation : mais on se modèle totalement sur son exemple. On sait assez que la personnalisation amène à la peopolisation : la starification de la politique génère la course à la popularité, et la soumission à ce qu’il y a de plus éphémère, la cote d’amour. Quand on s’obnubile sur la personne, aucune place n’est plus donnée aux programmes, aux visions à long terme. Le baromètre des sondages n’est qu’à très courte vue.

 

Ce que je viens de dire de l’incarnation soi-disant nécessaire en politique vaut aussi dans le domaine religieux. On vante toujours la novation chrétienne d’avoir fait de l’incarnation du divin en la personne de Jésus un dogme essentiel, qui le sépare du judaïsme et de l’islam. Mais a-t-on raison de le faire ?

 

Il n’est pas exagéré de dire que Jésus est devenu un Dieu malgré lui. Toujours il insiste dans les textes sur la distance entre sa propre personne et cet horizon, ce projet, cet idéal programmatique commun à bien des hommes, qu’ils appellent Dieu.

 

À qui l’appelle « Bon maître », il répond : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Il n’y a de bon que Dieu seul. » (Marc 10/18 et Luc 18/19) En bon prophète, il s’est situé au-dessous du message qu’il portait, et qui était pour lui l’essentiel. La dévotion à sa propre personne l’insupportait : « Pourquoi m’appelez-vous ‘Seigneur, Seigneur !’ et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Luc 6/46)

 

Pour autant que nous puissions le savoir, c’était simplement un orthopraxe, un rabbin libéral à la façon de Hillel, et sans doute marginal, un exégète de la voix du Père, comme le dit, dans l’évangile selon Jean, le dernier mot du Prologue –  et, pour nous, un compagnon de route, un instituteur de la Parole, et non pas un candidat à une quelconque investiture divine, liée à un charisme sans pareil. Malheureusement cette position n’a pas tenu dans le temps, et la jésulâtrie l’a bien emporté.

 

Les candidats à l’investiture politique feraient bien d’en prendre exemple. Ce qui doit compter avant tout est le contenu du programme, ou du message, bref  le fond de l’apport, et non leur « incarnation », qui risque toujours de les faire oublier.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 10 septembre 2009

 

D.R.

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de michel.theron.over-blog.fr
  • : "Mélange c'est l'esprit" : cette phrase de Paul Valéry résume l'orientation interdisciplinaire de mon blog. Dans l'esprit tout est mêlé, et donc tous les sujets sont liés les uns aux autres. - Si cependant on veut "filtrer" les articles pour ne lire que ce qui intéresse, aller à "Catégories" dans cette même colonne et choisir celle qu'on veut. On peut aussi taper ce qu'on recherche dans le champ "Recherche" dans cette même colonne, ou encore dans le champ : "Rechercher", en haut du blog - Les liens dans les articles sur le blog sont indiqués en couleur marron. Dans les PDF joints, ils sont en bleu souligné. >>>>> >>>>> Remarque importante (avril 2021) : Vous pouvez trouver maintenant tout ce qui concerne la Littérature, la Poésie et l'Art dans mon second blog, "Le blog artistique de Michel Théron", Adresse : michel-theron.eu/
  • Contact

Profil

  • www.michel-theron.fr
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

Recherche

Mes Ouvrages