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5 janvier 2026 1 05 /01 /janvier /2026 02:00

Un ancien article (23 mars 2023)

 

La Suisse vient de confirmer, au nom de son principe de neutralité, qu’aucune des armes et fabriquées dans le pays, ainsi que celles de même origine vendues à d’autres pays, comme l’Allemagne et le Danemark, ne devaient se trouver entre les mains des Ukrainiens en guerre. Au nom du même principe, elle a interdit aux États membres de l’OTAN de la survoler parce qu’ils fournissaient des armes à l’Ukraine. (Source : Swissinfo.ch, 20/12/ 2022) Et elle vient de détruire des batteries aériennes qui auraient pu servir à l’Ukraine (Source : Lemonde.fr, 13/03/2023)

 

Manifestement elle ne veut pas être accusée de cobelligérance, et elle veut être tenue à l’écart de tout conflit militaire impliquant d’autres pays que le sien.

 

Il est certain que la neutralité a, depuis le Congrès de Vienne il y a plus de deux siècles, permis à la Suisse de connaître constamment la paix. Combinée à une armée performante, on comprend que cette situation lui procure beaucoup d’avantages et de confort, et qu’elle puisse y tenir.

 

Pourtant, si on l’examine de l’extérieur et d’un point de vue moral, elle fait abstraction de l’existence d’un prochain, qui peut avoir besoin de nous pour l’aider, ainsi qu’on le voit dans la belle parabole évangélique du Bon Samaritain. L’Ukraine souffre d’avoir été agressée par une puissance étrangère. La non-assistance à une personne en danger est bien ordinairement punie par la loi : pourquoi ne pas élargir la chose à un pays lui-même ? C’est affaire de valeurs communément partagées ou partageables, et non de calcul ou de realpolitik.

 

La position suisse revient à dire, en somme : « Que les autres se débrouillent, nous ne nous occupons que de nous-mêmes, et nous ne voulons pas savoir ce qui se passe hors de nos frontières. » On pense à la locution proverbiale latine : « Pereat mundus, dum ego salvus sim ! – Périsse le monde, pourvu que, quant à moi, je sois en sécurité ! » Il y a là une méconnaissance d’un minimum d’humanité, un manque évident d’empathie. On connaît la phrase de J.-L. Godard : « Le drapeau suisse, c’est le sang des autres, avec une croix dessus ! »

 

Mais même si on abandonne le point de vue moral, d’un seul point de vue pratique on peut se poser la question de savoir si la meilleure sécurité aujourd’hui, dans un monde de plus en plus dangereux et imprévisible, ne pourrait être obtenue par la collaboration avec les autres, plutôt que par le repliement sur soi.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 23 mars 2023

 

D.R.

 

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3 janvier 2026 6 03 /01 /janvier /2026 02:00

Le secteur anglo-saxon de l’édition emploie de nouveaux relecteurs, les sensitivity readers, dont le rôle est de débusquer dans les manuscrits des phrases ou des situations qui pourraient blesser des minorités ethniques ou sexuelles et provoquer des polémiques. (Source : radiofrance.fr, 17/01/2023).

 

On sait que les pays anglo-saxons, et au premier chef les États-Unis, ont un système politique communautariste et particulariste, à la différence du nôtre, qui est universaliste. Dans ces pays, les groupes ethniques, religieux, sexuels, etc. ont une importance capitale, et ils constituent des lobbys puissants, qui n’existent pas chez nous, au moins jusqu’à présent, avec autant de force.

 

On s’explique bien alors la susceptibilité particulière dont ces groupes peuvent faire preuve. Mais le problème est que cette relecture systématique de tous les manuscrits par les sensitivity reders peut aboutir à une censure catastrophique. On peut y voir une véritable chasse aux sorcières, une sorte de retour du maccarthysme de sinistre mémoire.

 

Par exemple, à une autrice de polar son éditeur, assisté d’un sensitivity reader, a conseillé de ne pas utiliser les adjectifs « estropié » et « difforme » à propos d’un chien qui avait perdu une patte. Un tel vocabulaire aurait pu offenser des lecteurs handicapés. Cet exemple est comique, mais il en est de plus graves. Ainsi un essayiste avoue avoir fait appel à un imam pour, selon les critères de sa religion, donner l’imprimatur à son manuscrit. Mais si avant de livrer son texte au public il faut prendre tant de précautions préalables et l’expurger à la demande, que restera-t-il à lire qui soit véritablement authentique, personnel ?

 

On ne voit pas où peut s’arrêter cette frilosité, cette peur de choquer. Il est évident que la liberté d’écrire et de publier est bien moindre aujourd’hui que ce qu’elle était il y a plusieurs décennies. Notre époque est à la fois celle de la méfiance et de la pusillanimité. Mais je ne suis pas sûr que le fond des êtres soit le moindrement changé par le seul fait d’éviter certains mots. On ne change pas les choses en s’en prenant simplement aux signes qui les désignent. Il y a là un formalisme hypocrite. Je pense à ce qui est dit de la prude Arsinoé dans Le Misanthrope : « Elle fait des tableaux couvrir la nudité / Mais elle a de l’amour pour les réalités. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 16 mars 2023

 

D.R.

 

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1 janvier 2026 4 01 /01 /janvier /2026 02:00

Un ancien article (9 mars 2023)

 

Aux États-Unis vient d’être initiée une campagne pour « réhabiliter l’image de Jésus ». Ainsi le 12 février dernier deux publicités ad hoc ont été retransmises lors du Super Bowl, le rendez-vous sportif le plus suivi de l’année, s’inscrivant dans une campagne d’un milliard de dollars pour « réhabiliter l’image » du Christ outre-Atlantique. Une photo d’une d’elles montre une gigantesque banderole publicitaire lumineuse projetée sur un immeuble et portant mention de la venue de Jésus (Source : la-croix.com, 08/02/2023).

 

Ce m’est ici l’occasion de réfléchir sur l’image des choses, opposée au discours qu’on fait sur elles. La première séduit, sidère ou hypnotise à l’occasion, mais seul le second fait réfléchir. Ce n’est pas pour rien que la publicité utilise essentiellement l’image : elle ne vise pas à faire réfléchir, car si l’on réfléchit, on n’achète pas.

 

S’agissant de Jésus, son discours a été vite recouvert par un storytelling rapportant ses faits et gestes supposés, au point que s’est installé à son propos tout un imaginaire propre à faire rêver certes, mais propre à faire oublier son message initial. La Bonne nouvelle du Christ (Evangelium Christi) a été remplacée par la Bonne nouvelle au sujet du Christ (Evangelium de Christo). Au lieu de méditer sur des paroles, on a été séduit par des représentations. On s’est occupé ensuite d’imiter sa vie à partir des images qu’on s’en est faites (image est de la famille d’imitation). L’Imitation de Jésus-Christ illustre ce mouvement, dans lequel l’image de la personne recouvre facilement son langage même. Et là on est proche de la publicité, de l’actuelle civilisation médiatique, où l’essentiel comme l’a dit Mac Luhan n’est pas le message, mais le medium lui-même.

 

Les disciples de Jésus son sont mués en son fan club, dévoué à son idole : on l’a célébré sans trop réfléchir sur ce qu’il avait dit. De cette jésulâtrie, on peut penser que le Maître n’eût pas voulu. Il a été victime, au sens propre, d’un malentendu. On peut le voir en effet comme un rabbin marginal, mais toujours orthopraxe : « Pourquoi m’appelez vous ‘Seigneur, Seigneur’, et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Luc 6/46)

 

Article paru dans Golias Hebdo, 9 mars 2023

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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