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30 décembre 2025 2 30 /12 /décembre /2025 02:00

C’est un spectacle que j’aime bien regarder. J’admire beaucoup l’habileté et l’adresse de certains, la force physique d’autres, la bonne humeur et l’enjouement de tous. Cependant il arrive que ce qu’il présente à mes yeux suscite en moi quelques réserves.

 

Je veux parler du dressage des animaux, conditionnés j’imagine au prix d’un long apprentissage, à obéir aveuglément aux injonctions de leur maître humain. Certes je sais bien qu’il y a eu ici une évolution : le dressage d’animaux sauvages est en voie de disparition aujourd’hui. Il est même légalement interdit en Autriche et en Grèce, bientôt en Belgique (Source : Le Monde.fr, 09/01/2014) Mais reste celui d’animaux domestiqués, comme les chiens ou les chevaux. Et je ne peux approuver au fond de moi le spectacle qu’ils me donnent, malgré les applaudissements et la satisfaction très fréquents du public qui pourraient ici me contredire. J’y vois pour ma part un tableau d’humiliation très souvent pathétique.

 

C’est l’image d’êtres forcément considérés comme inférieurs, puisque obligés à se plier en tout point à la volonté de leur maître, un manipulateur qui dément leur supposé désintéressement en leur délivrant des friandises dès lors que le tour est réussi. Le portrait que je me fais de ce dernier est celui de l’homme présenté dans le début de la Genèse comme un roi de la Création appelé à « dominer et soumettre » la terre (1/28). Ce désir de domination et de soumission s’applique bien, il me semble, aux animaux présentés dans les cirques, dans une évidente position d’infériorité.

 

Au fond, me dis-je, au lieu de séparer radicalement l’espèce humaine des autres espèces, comme y invite expressément la Genèse, il convient au contraire de les unir, et de considérer que l’homme est un animal humain. C’est ce que soutient l’antispécisme d’aujourd’hui. Dans cette vision, il n’y a aucune raison de penser que les animaux doivent nous être soumis, puisque nous sommes à la base et comme eux des animaux, qui n’ont fait ensuite qu’évoluer différemment d’eux.

 

Au cirque je cesserai alors de voir avec désolation le manège absurde et ridicule des chevaux grotesquement affublés galopant tout autour de la piste, et je les imaginerai maintenant galopant dans leur lieu de naissance et leur native liberté, celle là même à laquelle il m’arrive moi-même d’aspirer.

 

D.R.

 

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28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 02:00

Un ancien article (2 mars 2023)

 

Le langage d’un homme en dit beaucoup, à la fois sur lui-même et sur la culture à laquelle il appartient. Voici par exemple ce que vient de dire le patron de l’organisation paramilitaire Wagner Evguéni Prigojine, déplorant la résistance ukrainienne à Bakhmout : « On ne fera pas la fête de sitôt. Bakhmout ne sera pas prise demain, parce qu’il y a une forte résistance, un pilonnage, le hachoir à viande est en action. » (Source : lefigaro.fr, 14/02/2023)

 

Déjà Voltaire, dans Candide, avait qualifié la guerre de « boucherie ». Mais ici cela va encore plus loin, avec l’expression « le hachoir à viande », voisinant avec « faire la fête ». Quelle image de l’être humain se fait donc ce personnage, que penser d’une certaine façon générale de voir qu’il incarne ? Dans le cas de la guerre, celle d’une parfaite chair à canon, comme l’on dit aussi parfois. Mais au-delà même du contexte guerrier ?

 

Quand les êtres humains en arrivent à se considérer comme des « tas de viande », disparaît en eux toute aspiration vers autre chose que ce à quoi cette condition animalisée les condamne – qu’on l’appelle âme, ou sentiment de transcendance, comme on veut. C’est ce qu’a dénoncé Huxley dans son roman dystopique Le Meilleur des mondes, et aussi Marcuse, dans son essai L’homme unidimensionnel. C’est donc bien cette unidimensionnalité bestiale qui pourrait être incarnée par Prigogine et son langage pour le coup entièrement « désublimé », pour reprendre un mot de Marcuse.

 

Ceux qui connaissent la Russie reprochent aux Occidentaux de ne pas savoir que le peuple russe peut supporter énormément de souffrances, comme s'il s’était habitué depuis toujours aux plus mauvais traitements. Comment s’étonner alors que ceux qui les lui ont infligés au fil des siècles sans rencontrer d’opposition puissent manquer à ce point d’empathie envers l’humain ? « Il faut écorcher un Moscovite, disait Montesquieu, pour lui donner du sentiment. »

 

Assurément la vie n’un homme ne pèse pas autant en Russie que chez nous. Là elle n’est qu’une vague dans l’océan, et ici la fin du monde. Les Ukrainiens qui voient déferler sur eux les vagues de soldats russes les comparent à des fourmis, dont le nombre ne diminue jamais. Plaignons cependant ces derniers, car ce bétail est sous la menace d’être mis à mort, et dans la plus barbare des conditions (à coup de masse chez Wagner), s’il lui prend l’envie de déserter.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 2 mars 2023

 

Des militaires ukrainiens assis sur un combat d'infanterie BMP-2 près de Bakhmout, dans le Donetsk, en Ukraine, le 11 février 2023. - D.R.

 

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26 décembre 2025 5 26 /12 /décembre /2025 02:00

Celui dont jouissent certains dirigeants de par le monde semble sans limite. Ainsi l’actuel président états-unien a-t-il déclaré lors de sa campagne de 2016, dans une phrase approuvée ensuite par un de ses avocats : « Je pourrais être au milieu de la 5e Avenue de Manhattan et tirer sur quelqu’un, je ne perdrais pas d’électeur. » (Source : huffingtonpost.fr, 25/10/2019)

 

Cette phrase dépasse de beaucoup le contexte particulier dans lequel elle est apparue : le fait de savoir si la protection pénale du président lui garantit l’impunité juridique pendant son mandat. Ce qui pose problème est le fait même qu’elle ait pu être prononcée. Il faut en effet la prendre très au sérieux. On y voit l’orgueil démesuré d’un homme qui pense sincèrement que tout lui est permis, y compris les pires crimes, et qui pense que pour ce faire l’élection populaire suffit à lui en garantir la possibilité.

 

Même on peut dire qu’elle est frappée de folie, mais d’une folie paradoxalement hyper-lucide, qui tente par la seule provocation d’explorer jusqu’où on peut aller dans l’inavouable : elle teste en fait les ressors secrets de l’obéissance humaine.

 

Cette dernière est basée sur le crédit ou la confiance que l’on fait à quelqu’un que l’on admire ou que l’on craint, et qui en bénéficie du seul fait de la projection qu’on fait sur lui. Et cette fiducia peut être sans borne. Camus l’a mise en scène dans Caligula, où le comportement fou de l’empereur romain n’a d’autre raison que celle d’arracher les masques et de dévoiler sur quelles démissions repose la subordination. Et il l’a évoquée dans L’Homme révolté : « Obéissez », disait Frédéric le Grand à ses sujets. Mais, en mourant : « Je suis las de régner sur des esclaves. »

 

Cette question est capitale. Le sous-bassement de toute société organisée réside dans le virement de crédit que l’on fait aux institutions que la constituent, à ceux qui les représentent et aux récits qui justifient l’ensemble. Sous peine d’anarchie, on ne peut en général s’en passer. Mais certains captent cette obéissance, ainsi que cette mythique nécessaire, à leur seul profit. Il importe donc de savoir, en toute circonstance, si nos adhésions sont encore justifiées. Sinon, la porte est ouverte à la soumission aveugle et à l’esclavage. Comme dit La Boétie des tyrans : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »

 

D.R.

 

 

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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