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12 avril 2025 6 12 /04 /avril /2025 01:00

Je viens de lire chez Machiavel une excellente maxime, très profonde dans son laconisme : « Gouverner, c’est faire croire ». Rien que cela, mais c’est essentiel. À cette fin, il faut par exemple créer des récits, fabriquer du story telling ou comme on dit maintenant du narratif, toutes fictions auxquelles le peuple doit accorder crédit, faisant ainsi confiance à celui qui les émet. L’important n’est pas la vérité de ces constructions, mais leur capacité à emporter l’adhésion, à être acceptables par les citoyens. Comme ces derniers sont aisément influençables et manipulables, il faut, pour les diriger et s’assurer de l’emprise qu’on désire avoir sur eux, posséder les canaux d’opinion, comme les media, les réseaux sociaux, etc. Le publicitaire Bernays l’avait bien vu, dès 1928, dans son ouvrage Propaganda – Comment manipuler l’opinion en démocratie – un livre dont le cynisme est égal à celui de Machiavel.

 

Le gouvernant apparaît donc comme un gourou, qui maraboute littéralement ses sujets. Il les hypnotise par une rhétorique flatteuse, des éléments de langage qui correspondent à ce qu’ils attendent et sont disposés à recevoir : on prend les hommes comme les lapins, par les oreilles.

 

Maintenant, quand la séduction ne suffit pas, une autre possibilité s’offre aux dirigeants : l’arme de la peur qu’ils peuvent inspirer. Là encore Machiavel a tout dit : « Celui qui contrôle la peur des gens devient le maître de leurs âmes. »

 

La peur très souvent n’est pas rationnellement motivée et objectivement justifiable. C’est une projection que l’on fait, par exemple, sur celui dont on pense qu’il mérite de la susciter. À partir de là, on peut étendre un pouvoir sans limite sur toute une collectivité prisonnière de sa peur. Par exemple, dans Knock de Jules Romains, le médecin éponyme, charlatan manipulateur, asservit tout un canton en s’appuyant sur l’hypochondrie naturelle des gens, leur peur d’être malades. Une fois instillée dans leur âme, elle crée un état de sidération paralysante, les condamne à dépendre totalement de celui qui l’exploite, à se livrer entre ses mains. Ce phénomène est immémorial, et doit nous alerter, pour que nous en tirions leçon. En fait, très souvent dans nos vies, ce dont il faudrait avoir peur, c’est de la peur elle-même.

 

Crédulité et peur se voient aujourd’hui réunies dans ce qui se passe aux États-Unis d’Amérique.

 

 

D.R.

 

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10 avril 2025 4 10 /04 /avril /2025 01:00

C’est le propre me semble-t-il de l’art totalement abstrait, comme celui de Pierre Soulages à qui on a consacré un éloge national à l’occasion de sa mort. Il a totalement récusé dans son œuvre toute idée de représentation, de rappel quelconque du monde visible, pour ne se consacrer qu’à l’exploration du seul matériau pictural mis à sa disposition, en l’occurrence la couleur noire. Il a multiplié quasiment à l’infini les différentes façons de la voir, les jeux toujours changeants qu’elle présente avec la lumière, suivant la mise en œuvre qu’elle subit sur le support. De là est venue l’idée d’outre-noir, qui à force d’être répétée a pris valeur de slogan et de marque de fabrique.

 

Cette démarche à mon avis relève de l’expérience scientifique plus que de la peinture elle-même. Il ne faut pas oublier le mot de Vinci, selon lequel la peinture est une cosa mentale, une chose mentale. Elle doit dépasser le simple plaisir rétinien, pour faire réfléchir à quelque chose d’autre qu’elle-même. Sinon il n’y a qu’émotion indicible, ou décoration. Toute communication, tout partage verbalisable, qui implique la reconnaissance minimale d’un objet du monde, sont coupés.

 

En fait l’esprit recherche toujours et finit par voir des formes reconnaissables dans l’informe même : c’est le phénomène de paréidolie. Comment peut-on avoir alors la prétention de se passer totalement de la représentation, ou de l’image au sens étymologique d’imitation des choses (mimésis) ?

 

Le président Macron, dans son hommage au peintre, a évoqué le vert Véronèse, le brun Van Dyck, le bleu Nattier, pour finir par le bleu Klein et le noir Soulages. Mais c’est oublier que pour les trois premiers vert, brun, bleu ne sont pas le tout de leurs tableaux, et loin de là. Ils sont subordonnés à la représentation. Tandis que l’émancipation et l’autonomie de la couleur chez les deux derniers, séparée de sa fonction première qui est de servir un contenu partageable entre êtres humains, est un singulier appauvrissement. On n’a plus que matériaux de construction, sans construction.

 

Dans cet abandon, je vois un antihumanisme foncier. Chacun, aussi bien le peintre que le spectateur, est réduit à un solipsisme. Le tableau ne s’adresse pas à l’esprit, à sa soif par exemple de mythes et de fictions, mais aux sens seuls. La forme l’emporte sur la signification. Or l’art est toujours une relation entre un formel et un significatif. On peut certes préférer le premier, mais il ne faut pas oublier le second.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 17 novembre 2022

Antihumanisme
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8 avril 2025 2 08 /04 /avril /2025 14:35

On désigne par ce mot le processus par lequel les populations humaines modifient ou transforment l’environnement naturel. On lui doit par exemple le réchauffement climatique actuel.

 

Si on en reste là, chaque être humain peut se sentir également responsable du phénomène. La culpabilité doit l’affecter au même titre que son voisin. Cela vérifierait la phrase de Dostoïevski : « Chacun est responsable de tout devant tous », qui a été reprise comme devise par la Croix Rouge de Genève. Cette phrase est belle et émouvante, et chacun, même de façon minime, comme le petit colibri de la célèbre légende amérindienne, peut « faire sa part » pour remédier à la chose.

 

Pourtant ce n’est pas parce qu’une phrase ou une légende est émouvante qu’elle est juste : l’émotion, au même titre que les larmes, brouille le regard. Voici en effet ce que je viens de lire dans une lettre électronique qui me parvient tous les jours : « Selon Lucas Chancel, codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales, les 10 % des Français les plus aisés émettent cinq fois plus de carbone que la moitié la plus pauvre. » Autrement dit, les responsabilités en la matière sont loin d’être égales, ce que ne montre pas le mot générique d’anthropisation. Ce n’est pas l’homme en général qui est ici responsable : il y a homme et homme, et on serait bien avisé de les distinguer.

 

Il suit de là que si l’on jette sur ce phénomène un regard clair et informé, il faut cesser de culpabiliser le pauvre chômeur ou travailleur, qui n’y est pas pour grand-chose, et au contraire il faut punir de façon idoine le plus aisé qui prend l’avion pour un rien, peut-être en taxant ses déplacements de façon dissuasive. Malgré de que disait naguère, de façon angélique, Ségolène Royal, l’écologie ne peut vraiment être défendue que si elle est punitive. Il y a des gens qu’il ne suffit pas de raisonner, ils n’ont d’égard qu’au contenu de leur portefeuille.

 

Cet exemple m’a permis de conforter ma méfiance vis-à-vis des grands mots abstraits, qui cachent bien souvent les réalités, et qui peuvent servir les intérêts de ceux qui profitent du système en place. Parlant d’anthropisation en général, ils peuvent se dédouaner de la responsabilité particulière qui leur incombe, en égalisant toutes les situations. Cette égalisation a quelque chose d’un mythe, et comme disait Valéry : « Mythe est ce qui périt par plus de précision. »

Anthropisation
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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