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17 juin 2025 2 17 /06 /juin /2025 01:01

Un ancien article (11 février 2021) :

 

En cette période où pour des raisons sanitaires les restaurants doivent rester fermés, j’ai appris qu’à Carpentras un commissaire de police et un magistrat (vice-procureur) ont été surpris mangeant dans un restaurant illégalement ouvert. Le ministre de l’Intérieur a aussitôt suspendu le premier, et le garde des Sceaux a ordonné une enquête sur le second (Source : Journal de 13 H de France Inter, 01/02/2021).

 

Il est évident que l’exemplarité est requise de la part de personnes incarnant l’autorité. Si elles violent la loi qu’elles sont censées appliquer, c’est la structure sociale toute entière qui est fragilisée. On ne comprendrait plus quelqu’un qui nous dirait : « Faites ce que vous dis, mais ne faites pas ce que je fais. » La même faute est même plus grave de la part des représentants de l’ordre, qui les premiers doivent donner l’exemple, que de la part du citoyen ordinaire.

 

L’esprit humain est ainsi fait qu’il cherche toujours correspondance entre des éléments qui devraient aller ensemble, comme les paroles et les actes : on postule toujours entre eux rapport, raison ou proportion. « Raison » et « proportion » ont la même racine en latin (ratio / proportio).

 

Je pense à la Lettre au Père de Kafka, qui montre de façon terrifiante comment un père omnipotent peut détruire par ses incohérences l’âme d’un enfant sensible. Il édicte la Loi en paroles, mais ne s’y soumet pas lui-même en actions. Il dit qu’il faut manger proprement à table, mais il mange salement. Un jour il punit gravement une peccadille, mais le lendemain il laisse passer un manquement grave, etc.

 

Il fait évidemment penser à ce Dieu capricieux dont parle la Bible : « Je fais grâce à qui je fais grâce, et j’ai pitié de qui j’ai pitié. » (Exode 33/19) Cette parole annule tout désir de compréhension humaine des choses. Elle ressemble à celle de la femme capricieuse rapportée par Juvénal : « Je le veux et l’ordonne ainsi : que mon désir tienne lieu de raison ! » (Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas !)

 

Il faut ménager l’esprit humain en lui évitant certaines situations déstabilisantes. Sinon, ne comprenant rien, il est livré à l’absurde, comme il se voit dans tout l’univers de Kafka. La structure du désir est un désir de structure. Si cette dernière disparaît, tout éclate : les gouvernants sont décrédibilisés. On oublie que dans un monde policé il y a une intelligence du respect – à condition qu’il soit justifié...

 

Article paru dans Golias Hebdo, 11 février 2021

 

Cliquer sur l'image (D.R.)

 

***

 

Cet article est paru dans le journal Golias Hebdo. Pour lire d'autres articles comparables à celui-là, vous pouvez voir les volumes de ma collection Petite philosophie de l'actualité :

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00€Livre papier
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DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

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Théron, Michel
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15 juin 2025 7 15 /06 /juin /2025 01:00

J’ai regardé avec intérêt, sur Arte, dans la soirée du 7 juin dernier, l’émission Les Mystères du linceul de Turin, consacrée au suaire qu’on suppose avoir recouvert le corps du Christ après sa crucifixion. Et j’ai été frappé par le désir qu’ont eu et ont toujours les fidèles de le voir, pour garantir leur foi.

 

Cette pulsion scopique a été de tout temps instrumentalisée par les autorités ecclésiastiques, qui ont monnayé l’ostension du fameux suaire. Aujourd’hui encore, la science a beau avoir révélé que ce linge date du Moyen-âge, comme l’atteste son examen au carbone 14, la persuasion de son authenticité ne quitte pas le cœur de certains. On pense aussi au Mandylion d’Edesse, supposé avoir recueilli l’impression véritable du visage du Sauveur. C’est pourquoi on parle en orthodoxie d’une icône non faite de main d’homme (acheiropoïète). C’est de toutes ces croyances, vues comme superstitions, que Calvin s’est moqué, dans son Traité des reliques.

 

Le Saint suaire veut attester matériellement l’incarnation de Dieu en la personne de Jésus, et donc autoriser la possibilité de sa résurrection. Mais d’abord ces deux dogmes ne sont pas admis par certains chrétiens. Ensuite je ne vois pas comment la foi a besoin d’une expérience sensorielle pour se garantir et fortifier. On connaît bien sûr le proverbe : Il faut le voir pour le croire. Mais souvenons-nous de l’admonestation de Jésus ressuscité à Thomas : « Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru. » (Jean 20/29) Et aussi de ce que dit l’Apôtre : « Nous cheminons par la foi, non par la vue. » (2 Corinthiens 5/7). Et de même : « La foi est l’assurance des choses qu’on espère, la démonstration de celles qu’on ne voit pas » (Hébreux 11,1).

 

On peut même aller plus loin, et dire que la vision sans voile du seul réel détruirait la foi, plutôt qu’elle ne la nourrirait. Il y a dans L’Idiot de Dostoïevski un passage sur le Christ mort d’Holbein (un Christ couché sur une froide dalle tel un cadavre dans une morgue) où il est dit que ce tableau ferait perdre la foi à n’importe qui. Et il m’est à moi-même arrivé de voir dans une galerie marchande une petite fille épouvantée de voir de près, costumé et intrusif, le visage de ce Père Noël dont pourtant elle avait rêvé. En vérité, l’homme descend du songe. Nous sommes les fils des rêves que nous faisons, et c’est la vision de la réalité qui nous défait.

 

Holbein, Le Christ mort (D.R.)

 

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11 juin 2025 3 11 /06 /juin /2025 01:00

Un ancien article (08 Décembre 2022)

 

Un million de couples se sont séparés en France après la crise du Covid. Ce m’est donc ici une occasion de réfléchir sur l’espace vital nécessaire à chacun pour vivre sans stress, et plus particulièrement sur la distance minimale à assurer entre les êtres pour qu’un couple puisse bien vivre sa relation.

 

Bien sûr ces séparations ont été causées par l’exigüité des logements, et on comprend que ceux et celles qui en sont arrivés à ces décisions sont avant tout des victimes. Il faut les plaindre, et accuser le système économique libéral qui par désir de profit fait construire des immeubles avec des appartements de plus en plus petits.

 

Cela étant, on peut tirer aussi de cette situation une conclusion psychologique. Bien sûr nous rêvons toujours d’une symbiose, d’une vie commune de tous les instants avec l’être que nous aimons. Mais c’est une illusion. Schopenhauer comparait les hommes à des porcs-épics. Éloignés les un des autres, et ayant froid, ils se rapprochent pour se réchauffer. Mais aussitôt ils se piquent et se blessent, et alors ils s’éloignent à nouveau. Et le cycle rapprochement-éloignement recommence, sans fin.

 

La vérité est que chacun a droit à son espace de solitude (qui n’est pas l’isolement), pour se retrouver et s’appartenir : c’est-à-dire se tenir à part. Virginia Woolf a écrit de belles pages sur la nécessité, pour une femme, d’avoir une chambre à soi. L’amour meurt dans la promiscuité, dans ce que j’ai appelé le « syndrome des chaussettes sales » (voir mon livre Savoir aimer – Entre rêve et réalité, BoD, 2022). Partager à deux un lieu trop petit ne peut mener qu’à des fâcheries, la part de mystère propre à chacun n’étant plus respectée. Combien en connaissons-nous, déjà, qui font chambre commune, mais rêve à part !

 

Deux arbres plantés trop près l’un de l’autre se font de l’ombre, et ne poussent pas correctement. « Versez-vous à boire, mais ne buvez pas dans le même verre », dit Gibran dans Le Prophète. Finalement la meilleure définition de l’amour mature est celle de Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète : « Deux solitudes qui se protègent, se bornent et se rendent hommage. »

 

J’ai bien conscience qu’à ce que je dis on peut objecter les nécessités pratiques de la vie. Néanmoins, je pense que ma défense de l’intimité irréductible de chacun peut faire réfléchir sur le catéchisme de l’amour fusionnel, à quoi le Romantisme nous a habitués.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 08 Décembre 2022

 

Ne faire qu'un - Mais lequel ? - D.R.

L'image ci-dessus est ce qu'on pourrait appeler une syllepse plastique, en ce qu'elle contient deux profils de visage, l'un féminin et l'un masculin. Mais l'esprit ne peut pas les voir en même temps. Il voit tantôt l'un, tantôt l'autre. D'où ma légende : Ne faire qu'un - Mais lequel ?

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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