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26 avril 2025 6 26 /04 /avril /2025 01:02

Un ancien article (25 novembre 2021)

 

C’est contre lui que s’est élevé le pape François, dans une intervention du 20 août 2018 : il faut, a-t-il dit, « dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme ». Je pensais donc que la question était entendue, et que cette décision essentielle était actée. Pourtant, lors d’une cérémonie pénitentielle à Lourdes, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, président de la conférence des évêques de France a déclaré : « Ô Dieu, pardonne-nous de n’avoir pas compris que le pouvoir que tu nous donnes demande une exemplarité sans faille. » (Source : Cath.ch, 07/11/2021)

 

Sans doute cet évêque n’a-t-il lui-même rien vu de répréhensible dans ce qu’il a dit, qui a dû lui venir aux lèvres tout naturellement, et je dirai naïvement. Et pourtant c’est bien là que le bât blesse. Par cette simple expression « le pouvoir que tu nous donnes », le clerc est mis à part des autres hommes, par rapport auxquels il est situé en position de supériorité et de domination. C’est donc bien là une réapparition de ce cléricalisme qu’on pensait ou espérait disparu après l’intervention papale. Comme si ce réflexe révélant le goût du pouvoir était si profondément invétéré qu’il peut toujours ressurgir à telle ou telle occasion, même à l’insu de ceux qui peuvent le faire réapparaître.

 

Jésus n’a pas voulu du pouvoir sur les hommes, si l’on en croit sa Tentation au Désert rapportée dans les évangiles synoptiques : pas plus le pouvoir direct par imposition de la force, que celui, indirect, consistant à éblouir les hommes par des miracles. Le second d’ailleurs, qui touche les âmes, est plus sournois et dangereux que le premier, qui ne touche que les corps. C’est pourquoi la version de Luc termine par lui, pour indiquer qu’il y a là une tentation majeure.

 

Eh bien, les hommes d’église y ont souvent succombé, et, on le voit, le font encore. Préposés à la thaumaturgie (voyez la transsubstantiation, ou encore l’absolution), leur pouvoir s’y satisfait. Devant lui on ne peut que baisser la tête, comme on le fait à la messe, lors de l’Élévation. Évidemment ce pouvoir miraculeux vient de la projection que font les fidèles sur l’officiant. Comme le dit La Boétie des tyrans : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »

 

Le peuple fidèle grandira lorsque ses pasteurs seront au même niveau que lui : tous simples hommes cherchant Dieu. Mais peut-on faire disparaître chez l’homme le désir de pouvoir, la libido dominandi ?

 

D.R.

 

***

 

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24 avril 2025 4 24 /04 /avril /2025 01:01

Un ancien article (22 avril 2021)

 

Elle est le fait de certains croyants. Ainsi lors d’une messe qui s’est tenue récemment à Paris sans aucun respect des gestes-barrière et des mesures sanitaires en vigueur, une fidèle a déclaré à France 2, tout à fait sérieusement, qu’il ne faut pas garder son masque devant Dieu pour qu’il ait la possibilité de bien voir notre visage.

 

La naïveté est ici insondable, et aussi la bêtise. Dieu est vu comme un grand Gendarme, ou une caméra de surveillance, qu’il ne faut pas leurrer en se dérobant à sa vision par un artifice quelconque, comme en dissimulant sa figure.

 

Cette constante inquisition divine, prise dans un sens très littéral, peut être vue d’ailleurs dans les textes eux-mêmes. Dieu, comme Argus, voit tout et enregistre tout : « Car les yeux du Seigneur sont sur les justes et ses oreilles sont attentives à leur prière, mais la face du Seigneur est contre ceux qui font le mal. » (1 Pierre, 3/12) On peut penser ici au Panoptique, un type d’architecture carcérale imaginée par Jeremy Bentham à la fin du XVIIIᵉ siècle, et qui a inspiré Michel Foucault. Ou encore à la surveillance constante des citoyens au moyen de caméras dans un pays totalitaire, comme la Chine actuelle.

 

Il y a sottise quand on interprète au premier degré, ou littéralement, des textes qui pour pouvoir vivre encore demanderaient une vision symbolique. Voyez aussi comment Mgr Hyacinthe-Louis de Quélen (1778-1839), 125e archevêque de Paris de 1821 à sa mort, s’est exprimé sur la généalogie de Jésus : « Non seulement Jésus-Christ était fils de Dieu, mais encore il était d’excellente famille du côté de sa mère. » (Source : Dictionnaire de la bêtise, Guy Bechtel et J-C. Carrière)

 

Une fois cette orientation prise, tout peut se dire et s’entendre. Pourquoi pas : « Jésus a eu une montre le jour de sa première communion. » Ou encore : « Si Dieu meurt, c’est le Fils qui hérite de tout. » (Source : Brèves de comptoir, J-M. Gourio). Et ce ne sont pas là, dans leur contexte d’énonciation, des plaisanteries volontaires et conscientes faites pour amuser la galerie, ce sont des sottises inconscientes.

 

Quand grandira-t-on un peu ? Quand opèrera-t-on un changement de perspective ? Ce qu’on voit comme factuel, humain, au risque d’une énorme bêtise, quand le verra-t-on comme symbolique, s’adressant à des adultes mûris ? Comme dit Alain dans Les Dieux : « Ce qui compte n’est pas si c’est vrai, mais comment c’est vrai. »

 

D.R.

 

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22 avril 2025 2 22 /04 /avril /2025 11:52

J’ai vu le 6 octobre, sur la 2, au journal de 20 H, un reportage sur la reconquête ukrainienne de villages occupés par les soldats russes depuis le début du conflit. On voyait très nettement des cadavres de ces derniers éparpillés çà et là, que manifestement leurs camarades avaient abandonnés dans leur fuite. Un soldat ukrainien a commenté : « Ils n’ont même pas emporté leurs morts ! » Et encore, un reportage diffusé la veille a montré que les Russes en fuite laissaient sur place même leurs blessés.

 

Pour soigner ces derniers, peut-être les Russes ont-ils compté sur les Ukrainiens. Mais le fait de ne pas s’occuper de ses morts est un retour à la plus extrême barbarie. L’homme se définit spécifiquement comme le seul être vivant qui donne une sépulture à ses morts, et cela depuis toujours, ainsi que le soulignent les anthropologues. Le pire des outrages qu’on puisse faire à un mort est de le priver de sépulture, ainsi qu’on le voit par exemple dans l’Antigone de Sophocle : l’héroïne veut enterrer son frère, même désobéissant au pouvoir en place, pour éviter à son âme d’errer au hasard, privée de repos. En elle les lois de la conscience sont senties comme sacrées, supérieures à celles de l’État.

 

Les soldats russes morts au combat et laissés sur place en terre ennemie sont, nous dit-on, en grand nombre. On imagine la détresse de leurs familles, de ne pas savoir ce qu’il est advenu d’eux. Évidemment privées de leurs corps elles ne peuvent pas faire leur deuil.

 

Maintenant je me pose la question suivante : cette barbarie est-elle due à la guerre elle-même, en l’occurrence à la hâte avec laquelle les soldats russes se sont repliés ? Ou bien est-elle potentiellement liée à l’âme russe elle-même ? « Il faut écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment », dit Montesquieu dans L’Esprit des lois. En tout cas il me semble que la notion d’individu, de son unicité non remplaçable, et des droits imprescriptibles qui lui sont attachés, est étrangère à l’âme russe. Il suffit d’écouter les cantiques orthodoxes, chantés à l’unisson, qui s’adressent à la foule, non à l’individu. Ou encore, de voir que dans le premier carnet de L’Idiot de Dostoïevski l’assassin n’est pas Rogogine, mais Muychkine : comme s’ils étaient tous les deux interchangeables. Et de ce point de vue la remarque moralisatrice du soldat ukrainien nous éclairerait sur le désir de ce pays de rejoindre l’Occident.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 20 octobre 2022

 

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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