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21 juin 2025 6 21 /06 /juin /2025 01:01

Un ancien article (09 décembre 2021) :

 

On dit qu’elle est une perte de lucidité. Je pense qu’elle peut être exactement le contraire, être causée par une lucidité maximale, un regard aigu porté sur tout ce qui entoure. En sorte qu’au lieu de « fou à lier » on pourrait dire : « lucide à lier ».

 

C’est à quoi j’ai pensé en revoyant sur Arte la version finale d’Apocalypse now, de Coppola. Le Colonel Kurtz, dans ce film, bascule du côté sauvage (On the wild side) après avoir vu le décalage énorme qu’il y a entre les idéaux civilisationnels affichés par son pays, et les horreurs réelles où conduit la guerre qu’il mène. Il ne comprend pas pourquoi on forme des soldats pour déverser le feu sur les Vietnamiens, et pourquoi on leur interdit d’écrire des gros mots sur les bombes qu’ils vont lâcher, au prétexte qu’il y a là une « obscénité » ! La vraie obscénité au contraire est dans l’œuvre de mort elle-même à laquelle ils donnent la main, et non dans le langage qu’ils emploient. La civilisation autorise l’horreur, mais refuse qu’elle soit nommée en tant que telle. Elle suppose une hypocrisie majeure : permettre l’abominable, mais regarder ailleurs quand il s’agit de l’évoquer. On pratique donc la restriction mentale, l’autocensure. Et c’est contre cette scission fondamentale, cette situation schizoïde, que se dresse celui qu’on appelle fou, et qui ne fait pourtant que la dénoncer.

 

J’ai pensé aussi au film de Scorsese Taxi Driver, où un conducteur de taxi, vétéran de la même guerre, brûlé par l’insomnie et la vision constante du même décalage entre ce qu’on lui a appris et ce qu’on ne cesse de proclamer comme idéal, en vient à basculer lui aussi dans la folie meurtrière, et à se comporter en Ange exterminateur – dans un pays où, dit-il, on apprend à tuer à ceux à qui on ne cesse de répéter depuis l’enfance : « Tu ne tueras point ».

 

Chez nous, Antonin Artaud aussi a dénoncé cette hypocrisie et ce double comportement. Il me semble que tant que la civilisation l’exigera, il y aura toujours en son sein quelque fissure (Freud appelait cela un « malaise »), qui pour certains est un abîme béant. Il n’est pas étonnant qu’ils s’y précipitent, par excès même de lucidité, et aussi de sensibilité. Deux qualités pourtant, mais qui les mènent à leur perte. La folie n’est que l’ombre du processus civilisateur lui-même : elle se nourrit des dissimulations et des exclusions qu’il opère, et qui sont insupportables à qui les voit en face.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 09 décembre 2021

 

D.R.

 

***

 

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19 juin 2025 4 19 /06 /juin /2025 01:00

Un ancien article (09 juin 2022) :

 

Elle constitue un ensemble organique, où tous les membres sont soudés par des liens biologiques, affectifs, et culturels. Ces liens sont sécurisants, et pour cette raison conviennent à certains. Mais aussi, pour d’autres, ils sont étouffants, et empêchent l’émancipation individuelle. On sait la préférence de Jésus par exemple pour la famille spirituelle, et son hostilité vis-à-vis de la famille biologique. Cette dernière en effet est aléatoire, imposée, tandis que ce qui fait la liberté de chacun est l’option affinitaire : « Le sort fait les parents, le choix fait les amis » (abbé Delille).

 

Curieusement je m’aperçois que tout ce que je viens de dire s’applique tout à fait au conflit russo-ukrainien, et donne une clé essentielle pour le comprendre. Vladimir Poutine en effet considère l’Ukraine comme une partie de la grande famille russe. Il se voit comme le successeur de l’Empire de Pierre le Grand, où les Grands Russes de Russie devaient en tant que Grands Frères diriger les Russes blancs (les Biélorussiens) et les Petits russes (les Ukrainiens), l’ensemble formant une entité organique soudée, cimentée par la langue russe.

 

Le problème est que dans cette famille, comme dans toutes les familles, il peut se trouver au cours de l’évolution temporelle des membres qui refusent le mode de vie du Grand Frère, basé sur une idéologie passéiste et mégalomaniaque, sur l’autorité aussi et la violence, pour connaître autre chose, l’expérience de la liberté par exemple. C’est le cas des Ukrainiens, et l’invasion de leur pays n’a fait que les conforter dans le choix d’une opposition libératrice, en sorte que le président russe est en train d’obtenir à maints égards des résultats absolument opposés à ce qu’il cherchait (voir mon article « Ironie », Golias Hebdo, n°722).

 

La langue russe même dont on peut penser qu’elle modèle ceux qui la parlent au même titre que le lait maternel, n’est plus le ciment de ce monde slave dont Vladimir Poutine veut être le garant. En effet il y a en Ukraine, par exemple à Odessa, beaucoup de russophones qui sont depuis l’agression russe devenus russophobes.

 

Il me semble que tout déterminisme qui pèse sur l’individu (langue pratiquée, appartenance ethnique, culture héritée et poids de l’Histoire passée) peut empêcher son évolution et son ouverture vers le nouveau, et doit alors pour cette raison être contesté. Merci à l’Ukraine de nous l’avoir rappelé !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 09 juin 2022

 

Famille toxique - D.R.

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17 juin 2025 2 17 /06 /juin /2025 01:01

Un ancien article (11 février 2021) :

 

En cette période où pour des raisons sanitaires les restaurants doivent rester fermés, j’ai appris qu’à Carpentras un commissaire de police et un magistrat (vice-procureur) ont été surpris mangeant dans un restaurant illégalement ouvert. Le ministre de l’Intérieur a aussitôt suspendu le premier, et le garde des Sceaux a ordonné une enquête sur le second (Source : Journal de 13 H de France Inter, 01/02/2021).

 

Il est évident que l’exemplarité est requise de la part de personnes incarnant l’autorité. Si elles violent la loi qu’elles sont censées appliquer, c’est la structure sociale toute entière qui est fragilisée. On ne comprendrait plus quelqu’un qui nous dirait : « Faites ce que vous dis, mais ne faites pas ce que je fais. » La même faute est même plus grave de la part des représentants de l’ordre, qui les premiers doivent donner l’exemple, que de la part du citoyen ordinaire.

 

L’esprit humain est ainsi fait qu’il cherche toujours correspondance entre des éléments qui devraient aller ensemble, comme les paroles et les actes : on postule toujours entre eux rapport, raison ou proportion. « Raison » et « proportion » ont la même racine en latin (ratio / proportio).

 

Je pense à la Lettre au Père de Kafka, qui montre de façon terrifiante comment un père omnipotent peut détruire par ses incohérences l’âme d’un enfant sensible. Il édicte la Loi en paroles, mais ne s’y soumet pas lui-même en actions. Il dit qu’il faut manger proprement à table, mais il mange salement. Un jour il punit gravement une peccadille, mais le lendemain il laisse passer un manquement grave, etc.

 

Il fait évidemment penser à ce Dieu capricieux dont parle la Bible : « Je fais grâce à qui je fais grâce, et j’ai pitié de qui j’ai pitié. » (Exode 33/19) Cette parole annule tout désir de compréhension humaine des choses. Elle ressemble à celle de la femme capricieuse rapportée par Juvénal : « Je le veux et l’ordonne ainsi : que mon désir tienne lieu de raison ! » (Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas !)

 

Il faut ménager l’esprit humain en lui évitant certaines situations déstabilisantes. Sinon, ne comprenant rien, il est livré à l’absurde, comme il se voit dans tout l’univers de Kafka. La structure du désir est un désir de structure. Si cette dernière disparaît, tout éclate : les gouvernants sont décrédibilisés. On oublie que dans un monde policé il y a une intelligence du respect – à condition qu’il soit justifié...

 

Article paru dans Golias Hebdo, 11 février 2021

 

Cliquer sur l'image (D.R.)

 

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Cet article est paru dans le journal Golias Hebdo. Pour lire d'autres articles comparables à celui-là, vous pouvez voir les volumes de ma collection Petite philosophie de l'actualité :

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00Livre papier
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DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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