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27 juillet 2025 7 27 /07 /juillet /2025 01:01

Un ancien article (10 février 2022) :

 

Elle peut atteindre tout le monde. Ainsi aujourd’hui un homme peut mourir de froid dans la rue et dans l’indifférence générale. C’est ce qui est arrivé le 18 janvier dernier. Vers 21 H, René Robert, photographe professionnel de 84 ans, a fait un malaise et a chuté à Paris, inconscient, devant une porte d’immeuble. Il est ensuite resté à terre pendant 9 heures sans que personne ne lui vienne en aide. Les secours ont été alertés le lendemain matin par un SDF, mais il était trop tard pour sauver l’octogénaire en état d’hypothermie. (Source : francetvinfo, 26/01/2022).

 

Nombreux sont les faits de ce genre qui se produisent dans nos grandes villes, et qui poussent à mettre en question le mot d’urbanité, qu’on entend d’habitude dans un sens laudatif comme synonyme de politesse, d’égards, bref d’un comportement civilisé, assorti de bonnes manières. On en est bien loin. Voyez tous ces passants qui se frôlent sans se voir, très souvent le nez sur leur téléphone portable. On vante les avantages de ce dernier, sans voir son funeste apport : c’est un instrument majeur de désocialisation.

 

Ce qui a disparu, c’est la compassion ou l’empathie. L’autre est ignoré, on ne le voit même pas, on ne croise pas son regard, ruinant par là toute possibilité d’échange humain. Seul celui qui partage la souffrance de l’autre est celui qui la connaît lui-même : le SDF de notre fait divers tragique. Lui a prévenu les secours. Mais trop tard !

 

Combien de fois aussi les exclus sociaux se plaignent-ils de leur invisibilité ! Un regard, un sourire, un mot, sont peut-être plus importants pour eux que l’aumône qu’on leur donne. Parce qu’à ne pas les voir seulement, on les destitue en tant qu’êtres humains. On voyait bien cela dans Elephant Man, le film de David Lynch. Le pauvre disgracié voulait au moins être vu comme un homme.

 

En regard de notre époque, certaines qu’on dit sombres étaient beaucoup plus humaines. Voyez par exemple le sort de Gilles de Rais, le Barbe-bleue du Moyen-âge, assassin d’enfants. Condamné à mort, et avant d’être exécuté, les parents des petites victimes prièrent ensemble pour le salut de son âme. Car pour eux la damnation était la pire chose qui pût arriver, et ils avaient compassion même pour un monstre. Huysmans, qui reprend cette histoire dans Là-bas, montre bien que le Moyen-âge n’était pas l’époque barbare que l’on croit. Finalement, c’est plutôt la nôtre qui l’est.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 10 février 2022

 

D.R.

 

***

 

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25 juillet 2025 5 25 /07 /juillet /2025 01:00

Un ancien article (07 juillet 2022) :

 

La Cour suprême états-unienne vient de donner aux états la possibilité de revenir sur le droit à l’avortement. À cette occasion l’ancien président Trump a dit que « c’était la volonté de Dieu » (Source : Ladepeche.fr., 25/06/2022).

 

Je ne sais s’il le pense vraiment, ou si cette parole n’a pas d’autre but que de galvaniser ses partisans, de les souder autour de lui en vue par exemple d’une prochaine candidature qu’il pourrait présenter à la prochaine élection présidentielle. Auquel cas il y aurait là une manœuvre politique, et la « volonté de Dieu » serait en la matière instrumentalisée par calcul.

 

Mais cette instrumentalisation est aussi générale dans la majorité des esprits croyants. Au lieu de parler modestement de Dieu comme d’une simple limite mise à nos possibilités de compréhension, on s’avise de vouloir savoir ce qu’il fait, ce qu’il pense, ce qu’il veut, etc. On le fait servir à nos moindres caprices, et on projette sur lui ce que l’on sent en soi. Voltaire déjà remarquait que si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu. De façon tout à fait anthropomorphique il s’en fait une idée selon ce qu’il en imagine, et il le fait parler comme lui le veut.

 

Cela sert évidemment les prêtres, pasteurs, rabbins, imams, ministres des cultes divers, etc., tous les directeurs du troupeau fidèle. Quel ascendant ont-ils sur les âmes, qu’ils dirigent de cette façon ! Là le ressort de cette posture n’est bien souvent que le désir humain de pouvoir.

 

Mais aussi je dirais la même chose, bien qu’ils soient souvent innocents de ce désir, des théologiens. Ils s’arrogent le droit de discourir sur Dieu, comme s’il s’agissait d’un être sondable ! Tout ce qu’on peut dire de lui est par nature condamné à être pure fiction. La théologie, disait fort justement Borges, est « une branche de la littérature fantastique ».

 

La seule théologie pertinente, à mon sens, est au rebours de ce que dit son nom (discours sur Dieu) la théologie apophatique, ou négative : de Dieu on ne peut dire que ce qu’il n’est pas. Et de lui on ne sait rien, puisqu’il est précisément la limite métaphorique de tout langage et de toute pensée. Évidemment la seule option alors est le silence. Comme dit Lao-Tseu à propos du Tao : « Celui qui parle, ne sait pas. Celui qui sait, ne parle pas. »

 

Que de bavards donc, qui prennent Dieu comme prétexte, pour en réalité l’instrumentaliser, et se dire eux-mêmes !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 07 juillet 2022

 

D.R.

 

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23 juillet 2025 3 23 /07 /juillet /2025 01:01

Un ancien article (13 janvier 2022) :

 

Est-elle la marque de l’amour que Dieu a pour tous les hommes ? Je viens de lire à l’occasion de la mort de l’archevêque anglican Desmond Tutu, dans un florilège de ses citations : « Dieu t’aime tel que tu es. Dieu ne t’aime pas parce que tu es bon. Non, Dieu t’aime, un point c’est tout... Notre relation avec Dieu n’a rien à voir avec notre productivité, avec nos œuvres. » (Source Internet : babelio.com)

 

Plusieurs remarques se sont présentées à mon esprit. D’abord l’idée selon laquelle Dieu nous aime renvoie à notre désir d’être aimé : être l’objet de sa sollicitude finalise évidemment notre vie, mais cette idée n’est pas exempte d’anthropomorphisme. Spinoza disait même qu’elle détruit la perfection de Dieu, car si Dieu agit pour une fin, il désire quelque chose dont il est privé.

 

En second lieu, la récusation de la Loi (donc de la valeur des œuvres) au profit seul de la foi caractérise la novation paulinienne, spécialement dans l’Épître aux Romains : « Nous estimons que l’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi. » (3/28) Mais ce n’est pas parce que ce christianisme-là a triomphé que ce fut, que c’est encore le seul possible. Ainsi, sans parler de la voie gnostique injustement oubliée, le judéo-christianisme des origines défendait l’orthopraxie traditionnelle, par la bouche de Jacques dans son Épître : « La foi sans les œuvres est morte. » (2/26) Épître que Luther, reprenant l’orientation paulinienne, a qualifiée d’« épître de paille ».

 

Je pense qu’à récuser l’orthopraxie au bénéfice de la foi et de la grâce seules, on risque d’aboutir à la déresponsabilisation. Ainsi il y a eu en protestantisme des Nécessariens, ou Pécheurs justifiés, qui s’autorisaient de l’amour inconditionnel de Dieu pour faire n’importe quoi. Voir là-dessus mon Petit lexique des hérésies chrétiennes (Albin Michel).

 

De façon générale même, amour et pardon ne me semblent pas gagner beaucoup à être absolutisés comme inconditionnels. Il y faut au moins des avertissements, des admonestations – un rappel de la Loi. Voyez : « Va, et désormais ne pèche plus. » (Jean 8/11)

 

Je comprends bien la position de l’archevêque sud-africain. Elle réagit salutairement contre le désir d’acheter Dieu par des mérites personnels, qui existe encore dans la modalité catholique du christianisme. Aussi contre le particularisme du salut qu’on trouve chez Calvin et les prédestinateurs, au nom d’un universalisme sotériologique qui rassure le fidèle. Cependant je trouve un peu naïve cette posture. En quoi il n’est pas étonnant qu’elle ait tant d’écho aujourd’hui. Nous irons tous au Paradis...

 

Article paru dans Golias Hebdo, 13 janvier 2022

 

D.R.

 

***

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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